Ils ne sont pas aimés cependant. On prétend que c'est leur faute. On dit qu'ils n'ont pas su se faire aimer et qu'ils ne se sont jamais souciés de l'être. Pourvu que l'indigène obéisse aux règlements, acquitte l'impôt, se résigne au service militaire, le reste ne leur importe guère. Même les gens qui rendent hommage à leurs qualités et à leur oeuvre d'assainissement s'élèvent avec amertume contre leur indifférence et leur dureté. Des hommes distingués, intelligents et calmes ont tenu devant moi ces propos-ci: «L'occupation anglaise, nous le savons bien, est un mal nécessaire; sans l'occupation européenne, l'Égypte retomberait dans l'anarchie, peut-être dans la barbarie. Entre toutes les occupations possibles, c'est encore l'anglaise que nous préférons; l'allemande serait plus tracassière, plus ostentatoire, plus insolente; elle ferait sonner ses éperons; et quand nous voyons l'impuissance, en matière coloniale, de la légèreté française, nous ne regrettons pas que la France se soit retirée d'ici. Nous commençons néanmoins à trouver les Anglais insupportables: leur morgue, qui semble augmenter tous les jours, nous rend leur joug odieux; cette race a le despotisme hautain. Ce qu'ils pourraient obtenir par la douceur, rien qu'en le demandant, ils l'exigent brutalement; ils ordonnent pour le plaisir d'être impératifs, toujours, partout, dans tous les domaines; il ne leur suffit pas d'être les maîtres, il faut qu'ils nous fassent sentir qu'ils le sont; nous les détestons principalement pour cela …»

Bref, la main de fer sans le gant de velours.

Ce sentiment est commun à la plupart des Égyptiens qui constituent, de par leur naissance, leur fortune, leur intelligence et leur culture, l'élite du pays. Mais ce n'est, jusqu'à présent du moins, qu'un sentiment. Ce qu'on appelle en Europe le «mouvement nationaliste égyptien» n'est qu'une agitation de surface, désordonnée et vaine. J'ai rencontré des hommes qui croient fermement à l'émancipation de leur pays et qui travaillent en silence à en hâter l'avènement. Ces aspirations et cette foi ne sont pourtant rien autre chose qu'un ferment, dont le sort et l'action sont incertains et précaires. On chercherait vainement l'ombre d'un programme précis et d'un parti organisé, d'une organisation comparable à celle des nationalistes irlandais par exemple.

Mustapha Kamel Pacha s'intitule, il est vrai, chef du parti nationaliste égyptien.[4] Ce jeune musulman passe pour intelligent, actif et remuant. Il dirige, au Caire, un journal arabe. Il voyage souvent en Europe, l'été surtout. Il écrit quelquefois dans le Figaro. Ses amis et lui réclament pour l'Égypte l'autonomie immédiate et le régime parlementaire. Ils attaquent ouvertement et âprement la domination anglaise. Assurément, ils font beaucoup de bruit. Font-ils beaucoup de besogne? Les gens à qui j'ai posé la question m'ont répondu par un sourire. Le parti de Mustapha Kamel n'est d'ailleurs pas le seul parti nationaliste égyptien. On en compte au moins six autres, chacun muni d'un journal, et ils sont tous en guerre perpétuelle. Les journaux nationalistes égyptiens préparent l'émancipation de leur pays en se disputant et en s'invectivant. Ce n'est pas très prestigieux. On m'a même assuré que lord Cromer lui-même avait fondé et soutenu de ses subsides, au début de son règne, une feuille nationaliste et antianglaise. La rédaction fulminait tous les jours contre le despotisme britannique. Perfide, infâme, scélérate Albion … Emballées dans ces tirades patriotiques, les idées du vice-roi devaient circuler sans encombre dans le peuple sans méfiance, et s'insinuer petit à petit dans l'opinion. Mais la comédie fut tout de suite dévoilée. Et le journal mourut. Quelle perte pour l'Art!…

J'ai eu l'occasion de causer assez longuement avec des Coptes, journalistes, fonctionnaires, hommes de commerce ou de finance. Mon sentiment, tout bien pesé, est que la racine du vrai nationalisme égyptien est de ce côté-là. Encore une fois, je le donne pour ce qu'il vaut. C'est le sentiment d'un journaliste qui a regardé, observé, interrogé, pendant quinze jours, autant qu'il a pu, c'est-à-dire trop peu, beaucoup trop peu, et qui est totalement dénué de passion et de parti pris.

Les Coptes sont chrétiens, à la fois hérétiques et schismatiques: c'est-à-dire, n'en déplaise aux braves gens qui m'ont fait, là-bas, un si charmant accueil, affligés de deux infirmités qui contrarieront probablement l'émancipation de leur peuple et de leur pays. Ils passent pour être rusés, astucieux, très «ficelles» en affaires. Sous le joug pendant des siècles, sous le dur joug musulman; haïs, tracassés, persécutés, parias dans leur patrie, la ruse fut longtemps, contre la brutalité de l'oppresseur, leur unique bouclier. «Une race ne se dépouille pas en un jour d'une habitude séculaire», me disait en souriant, à ce propos, un jeune copte. Il y a, au Caire, deux ou trois journaux coptes, rédigés et imprimés en arabe. J'y ai rencontré des hommes aimables, intelligents, résolus, parlant tous le français et qui aiment passionnément leur pays. Leur patriotisme n'a rien de commun avec le nationalisme tapageur dont je parlais tout à l'heure. Dans leurs journaux, je n'ai pas vu d'agressions contre l'Angleterre. Tous ceux avec qui j'ai pu causer, soit sur la terrasse du Shephard's, où nous étions assis comme au spectacle, toutes les scènes colorées de la vie orientale défilant sous nos yeux, soit dans les cafés arabes, en fumant le narghilé, où les feuilles odorantes grésillaient sous les charbons ardents—tous les Coptes avec qui j'ai causé de l'avenir de l'Égypte attendent son affranchissement de leur force grandissante et de la sagesse future de l'Angleterre «qui finira bien par comprendre, disent-ils, quand nous serons assez forts pour le lui faire comprendre, son véritable intérêt, le nôtre, et par les mettre d'accord».

Ils ajoutaient: «Nous sommes un peu plus d'un million sur douze millions d'Égyptiens; au point de vue de la culture intellectuelle, nous l'emportons, et de beaucoup, sur la majorité musulmane; nous possédons la moitié de la fortune publique; si nous étions seulement trois millions, l'Angleterre pourrait s'en remettre à nous du soin de gouverner le pays, d'y maintenir l'ordre et d'y développer la civilisation. Car il faudra que l'Angleterre, un jour ou l'autre, desserre les liens de l'Égypte. Ceux qui rêvent d'une séparation absolue sont des fous. Quant à nous, nous ne l'espérons ni ne la souhaitons. Ceux qui parlent au peuple, à mots couverts, de révolte et d'insurrection, sont des criminels. Nous croyons, nous, que son intérêt commandera un jour à l'Angleterre d'accorder à l'Égypte ce qu'elle a accordé au Canada. Une telle autonomie suffirait à notre dignité; elle assurerait le progrès de notre nation; et la route des Indes anglaises serait aussi bien gardée qu'aujourd'hui.» Telles sont les espérances des Coptes, parmi lesquels on citerait facilement des hommes capables de soutenir la comparaison, pour l'intelligence et la culture, avec les plus brillantes individualités de nos classes dirigeantes. D'aucuns acceptent d'un coeur tranquille l'éventualité de travailler, toute leur vie, silencieusement et sans gloire, à préparer l'émancipation de l'Égypte, résignés, s'il le faut, à ne la voir jamais, dans l'espoir, suffisant pour entretenir leur flamme, que leurs enfants recueilleront le fruit de leur labeur.

Malheureusement, le schisme et l'hérésie, sans qu'ils s'en rendent bien compte, les privent d'un levier dont ils ne soupçonnent même pas la puissance. Douze cent mille autochtones catholiques, avec de vrais prêtres, de vrais évêques, de vrais moines, instruits, disciplinés et chastes: il n'y a guère de chaînes qui tiendraient longtemps contre cette force. L'affranchissement de l'Orient en général et de l'Égypte en particulier est avant tout une question religieuse. Il faudrait qu'une vague de christianisme balayât au préalable, de cette terre merveilleuse, la lèpre, le chancre de l'islam. Or, la foi de l'hérésie et du schisme est privée de toute vertu conquérante. C'est un mince filet détourné du grand fleuve et incapable de déborder hors de son lit étroit. Le christianisme inonde notre Occident comme le Nil sa vallée. De ses sources innombrables et bouillonnantes, coule un flot qui ne tarit jamais. Il entretient perpétuellement la charité, la chasteté, la liberté. À peine reste-t-il en Égypte quelques oasis chrétiennes, les unes verdoyantes, les autres à demi desséchées, toutes perdues dans l'immense désert …

En lisant que la religion de Mahomet est la lèpre et le chancre de l'Égypte, M. Homais va crier au scandale. Je l'entends d'ici: «Toutes les religions sont respectables, ainsi que toutes les croyances sincères; et la saine morale n'est pas l'apanage exclusif de la religion de Jésus-Christ» …

Certainement, Homais, toutes les croyances sont respectables. Quand je regardais, au Caire, dans la cour d'une maison arabe où sautillaient deux corneilles mantelées, un vieux domestique en prière, agenouillé sur les dalles, les yeux tournés vers La Mecque et insensible à tous les bruits de la rue; quand mon ami Abd-El-Rahim, que je vous recommande, si vous allez au Caire, pour sa probité et sa discrétion, me disait: «Dès que j'aurai économisé mille francs, j'irai en pèlerinage à La Mecque», je n'avais pas envie de rire. Un domestique qui croit en Dieu et qui le prie me paraît supérieur à un bourgeois qui se refuse à voir le Créateur à travers les étoiles, ce bourgeois fût-il diplômé, conseiller communal ou représentant du peuple. Mais il ne s'agit pas de cela. La race égyptienne est une des plus belles du monde. La race arabe aussi. Force, courage, probité: rien ne leur manque de ce qui constitue la matière première d'un grand peuple. Leur déchéance pourtant est séculaire et paraît sans remède. Sans le joug et le bâton de l'Angleterre, elles tomberaient dans un pire esclavage. Leurs qualités mêmes et leurs vertus ne servent qu'à rendre leur abaissement plus visible et plus triste. Pourquoi? Tous les hommes que j'ai interrogés, catholiques ou libres penseurs, m'ont fait la même réponse: l'islam a condamné ces admirables races à la sensualité et au fatalisme; voilà la source de leur abaissement.