Les fumeurs rentraient à la file. Mme Béatry s'installa au piano et Germaine commença à chanter la romance du Roi d'Ys.

Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta encore d'autres mélodies. Elle avait une voix forte et basse, disant bien les cris de passion, de victoire ou de douleur;—et une poétique gravité ennoblissait progressivement les visages inattentifs des convives.

Mareuil, sans perdre de vue Mme Béatry, applaudissait tous les morceaux. Au gré de la musique qui semblait se couler en lui mollement, lui balancer le cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à tour des emportements triomphaux, d'exquis affaissements de tristesse où s'emmêlaient des souvenirs, des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve en velours noir, dans une confusion de tendresse éparse, des regrets évocateurs. Et c'était au plus profond de lui-même une succession de scènes grandioses, tragiques, riantes, où il se voyait planant comme un empereur, souffrant comme un vaincu, chéri comme un héros,—tout le trouble absurde de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil.

Le piano se tut. On entourait Mlle Lepassereau. On la complimentait:

—Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui est votre professeur?... D'énormes progrès!... Et pas un talent d'amateur!...

Mareuil s'était approché de Mme Béatry:

—Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, un tact!...

Puis, s'inclinant en un salut correct:

—A demain!