—Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!...
Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent.
Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre.
Mareuil écrivait:
«Mon cher et illustre maître,
J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir.
Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma nonchalance dans l'embarras.
Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.
Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai pas.
A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages. Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames pour les obtenir—le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée, vous appartenant en pleine possession—c'est, d'un mot, en bien des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme—ce problème qui inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire, de dormir.
Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de me marier dans cet état—de me marier, sans aimer ma femme, avec la presque certitude que je ne l'aimerais jamais.
Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que—vu le monde où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son entourage,—l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter.
Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,—envers une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès d'une maîtresse—envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce, de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime réellement.
Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté matériel de ce qu'on dit.
Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec le pauvre vanné que je suis—et aussi que d'être vanné à ma façon, cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient.
Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte de cataplasme,—maintenant, que je vous écrive pour vous!
Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors de notre dernière causerie? Vous ne songiez pas que je pensais tout ce que je vous contais de mes dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement? C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou encore l'erreur d'un homme trop jeune, inexpérimenté!...
Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous fournir à ce moment, vous l'avez à présent!
Me voici rentré comme un infirme dans la vie familiale, renonçant comme un héros fourbu à l'existence d'aventures, à la recherche des intrigues, des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs périlleux qui me paraissaient les meilleurs et pour lesquels je ne me trouve plus assez ingambe, assez valide;—me voici embourgeoisé, emmarié, résigné, par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur et de propriétaire!
Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me croyez aujourd'hui. Et vous voyez que ce que vous appelez la littérature, si ce n'est pas toujours la vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la sincérité—la sincérité la plus sincère.
Mais je ne veux pas triompher davantage, d'autant qu'il n'y a pas de quoi se vanter, en somme.
Je vous écrirai prochainement pour vous aviser de l'époque du mariage, de l'époque de mon retour à Paris, de l'époque où je vous présenterai à ma fiancée, etc., etc.
En acompte, des baisers camarades sur les joues de ces dames et mes deux mains dans les douze vôtres.
Gilbert Mareuil.
P. S.—Cette lettre n'étant pas destinée à la publicité, je vous serais reconnaissant de la détruire sitôt lue.»
Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement d'épaules d'homme qui s'obstine, d'homme non persuadé.
—En voilà des balivernes! grommela-t-il. En voilà des phrases!
Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la glace—entr'entendu ces mots dédaigneux. Elle saisit l'occasion de réparer sa gaffe en flagornant son noble maître:
—Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec pitié ... Des gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert, qu'est-ce qu'il écrit?