Mlle Raindal subitement s'était assombrie. Le seigneur de sa vie resurgissait: Albârt, avec son insolente prestance, ses grands yeux de cheval, ses lèvres ironiques. Thérèse inspecta le jeune savant d'un regard dédaigneux, puis, la voix assourdie de tristesse:
—Je n'aime personne, monsieur!... Ou, si vous préférez, j'aime un souvenir...
—Un souvenir! bredouillait Bœrzell décontenancé... Ah! bon, bon... C'est différent... je vous demande pardon, mademoiselle...
Mais avec son chapeau rebroussé et ses grosses lèvres de triton, ramenées en boule, il avait un air si déçu, si contrarié, si enfantin, que, malgré la gravité de l'instant, Thérèse dut se contraindre pour ne pas sourire.
—Vous voyez, cher monsieur! reprit-elle cordialement... Vous vous mépreniez, sinon sur mes intentions, du moins sur le fond de mes sentiments... Et la preuve que j'ai du plaisir dans votre société, c'est que, si vous voulez bien, de temps à autre, venir nous rendre visite, le dimanche, en confrère, en ami, n'est-ce pas? j'en serai tout à fait ravie...
—Je vous remercie, mademoiselle, fit Bœrzell sans élan... Certainement, je viendrai le dimanche... Ah! comme il est fâcheux, tout de même, que vous ayez sur le mariage des idées tellement... ne vous offensez pas... les idées reçues, les idées de tout le monde!... Le cœur, l'amour, c'est beaucoup, je ne dis pas... Mais il n'y a pas que cela dans l'existence!... Outre l'amour, il existe des sentiments d'affinité, de sympathie, de considération réciproque, qui peuvent établir des liens très solides entre deux êtres un peu indépendants et supérieurs...
Puis, comme Thérèse se rembrunissait:
—Enfin, je ne veux pas vous importuner davantage, mademoiselle... Ce serait mal reconnaître votre aimable invitation... Alors, si vous m'y autorisez, à dimanche!...
—A dimanche!...
Thérèse s'engageait dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Une voix essoufflée la rappela: