Le marquis s'esclaffait de cette ingénieuse tournure. Puis il poursuivit:
—Et bien entendu, vous, monsieur, vous ne touchez pas à ces diableries?
—Pas de danger! s'écria l'oncle Cyprien... Les vingt malheureux mille francs que j'ai grattés sou à sou sur mes maigres appointements, je les ai placés en chemins de fer... Cela me donne dans les trois pour cent... Une misère, je vous l'accorde, mais une misère sûre et qui, avec ma retraite, me permet de joindre les deux bouts... Spéculer, moi?... Non, jamais de la vie!... Et puis, à quoi bon?... Je n'en ai pas besoin!
Le marquis était devenu songeur. Il éprouvait un élan de sympathie démocratique envers ce fougueux petit employé, trop pauvre pour que sa morgue de gentilhomme eût à en redouter des familiarités blessantes. Leur distance même les rapprochait; et soudain, d'une voix sentencieuse:
—Qui sait si vous n'avez pas tort! fit-il... Il y a en ce moment des fortunes à faire sur les mines... Et quand je vois des gredins ou des imbéciles qui s'enrichissent du jour au lendemain et qu'après je rencontre un honnête homme comme vous qui ne profite pas de l'aubaine, j'ai des tentations de lui crier: «Mais allez donc, marchez donc!... Ne laissez pas filer l'occasion!... Une occasion qui ne se produit que deux ou trois fois par siècle, ça vaut la peine, que diable!...»
—Vous croyez?... Vous croyez? répétait l'oncle Cyprien, d'un ton sceptique encore quoique déjà ébranlé.
—Et au fond, de quoi s'agit-il pour vous?—poursuivit le marquis, avec cette manie de charité sermonneuse où se complaît parfois envers autrui le joueur heureux.—Il ne s'agit pas en réalité de faire fortune!... Tout au plus, comme on dit à la caserne, d'améliorer votre ordinaire, de gagner les moyens de vous offrir un peu de luxe, un peu de bien-être... Ah! si j'étais vous... Mais c'en est assez... Je ne veux pas vous influencer... Le jour où cela vous dira, venez me voir, monsieur Raindal... J'habite 2, rue de Bourgogne, au coin de la place du Palais-Bourbon...
Ils rattrapaient le maître et l'abbé, qui s'étaient arrêtés à l'angle du pont de la Concorde. On procéda aux saluts d'adieu; puis, les deux frères restés seuls:
—Viens-tu dîner chez nous? interrogea M. Raindal.
L'oncle Cyprien, sans entendre, contemplait rêveusement les striures de velours pêche que le soleil couchant traçait au loin sur l'horizon décoloré.