—Laisse-moi donc tranquille avec ton Polybe! interrompit l'oncle Cyprien en secouant la tête comme pour se désengluer de ces aphorismes. Dis-moi donc simplement que nous sommes gouvernés par des crapules... Ce sera plus juste et plus vite fait...

Puis un peu honteux d'avoir ainsi gourmandé cet illustre aîné, qu'il vénérait au fond de son âme tumultueuse:

—Bah! ne nous fâchons pas... C'est de ta faute... Tu m'agaces avec tes grandes phrases vagues... Tiens, voici pour gagner mon pardon... Demandez le portrait de M. Eusèbe Raindal, l'homme du jour, le drapeau de la famille, la gloire de l'égyptologie française, avec l'histoire de sa vie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours!... Tara ta ta ta ta ta ta!...

Il avait tendu le second journal à son frère et il fit le tour de la pièce en sonnant, dans sa main roulée en cornet, une marche triomphale, comme jadis au bureau, lorsqu'on célébrait le succès d'un collègue.

M. Raindal demeurait les yeux attachés sur le journal qu'il tenait à bouts de bras, éloigné du buste, en raison de sa presbytie.

Oui, cette grossière gravure, à hachures charbonneuses, c'était bien lui, son nez charnu, sa barbe blanche, sa paterne figure,—une vraie figure de sénateur, assurait l'oncle Cyprien.

Et au-dessous s'étageait sa biographie,—des dates, des dates encore ou les titres de ses livres, à la suite, qui n'en disaient pas plus sur son existence, ses idées, ses joies et ses douleurs d'homme, que les bornes de la route ou les poteaux des carrefours sur les pays que l'on traverse. Mais pour lui ces chiffres et ces mots secs vivaient comme de la chair. Un sourire nerveux remua ses lèvres. Des rafales de vanité montaient de son cœur à sa bouche,—et une honte le faisait rougir comme s'il eût vu fixés sur lui les regards de toute la foule qui, ce jour même, contemplait ses traits. Il se maîtrisa pourtant, par pudeur, puis avec calme:

—C'est très exact! fit-il. Je te remercie... J'emporterai cela à la maison...

Il se levait pour partir. D'un geste, l'oncle Cyprien lui commanda de se rasseoir.

—Attends! Attends!... Ce n'est pas tout... Voilà le déplaisir, maintenant! On t'injurie dans le Fléau un sale journal rédigé par des calotins et lu par toute la haute juiverie... Tiens, écoute le morceau... C'est du propre!