M. Raindal souriait. Puis, s'il n'avait pas auparavant abusé de cette licence, il saisissait la main de Zozé et il y pressait fortement ses lèvres. Par sagesse, elle ne lui permettait, à chaque leçon, que deux ou trois de ces élans tendres. Mais elle en était au fond flattée. Cela l'amusait de voir inclinée devant elle, par l'amour, cette tête illustre et chenue. L'épiderme en semblait plus rose par le contraste des cheveux blancs et elle trouvait propre, plaisant à l'œil, ce jeu de nuances rapprochées.

Dès la troisième leçon, elle s'enquit de l'oncle Cyprien. Pourquoi M. Raindal ne présentait-il pas son frère? Elle ne demandait qu'à le connaître. Le maître répondit évasivement:

—Peuh, chère amie!—il l'appelait ainsi seul à seule avec elle, dans l'intimité des leçons—mon frère est un brave homme... Pourtant je doute que vous vous entendiez... Il a un caractère brusque, entier, saugrenu... Et, d'un autre côté, d'après certains indices, j'imagine que votre absence d'il y a un mois a dû le mécontenter... Je préfère donc ne pas me risquer dans des explications auxquelles je n'augure guère une issue favorable...

—Comme vous voudrez! fit Zozé qui n'insistait que par un égard de politesse.

M. Raindal cependant avait dit presque vrai. Depuis quelques semaines, l'oncle Cyprien n'omettait aucune occasion de flétrir, au passage, les discourtoises façons de Mme Rhâm-Bâhan!

Il s'y acharnait systématiquement, résolu, vaille que vaille, à dégoûter son frère de toute idée de présentation. Fréquenter les Chambannes, il ne lui eût plus manqué que cela! Pour y rencontrer Pums, le marquis, Talloire peut-être, qui viendraient bêtement lui taper sur l'épaule, le compromettre, le dénoncer par leurs cordialités complices! Pour que M. Raindal apprît ses histoires de Bourse, de spéculation, de mines d'or! Merci! Plutôt mentir, plutôt avoir recours aux pires stratagèmes, aux rancunes simulées, aux ricanements feints, aux colères factices, que de glisser dans ce guêpier-là! Et, s'emparant du moindre prétexte, il lâchait ses imprécations!

Une femme du monde, Mme Rhâm-Bâhan? Une femme du monde, cette dame qui vous plantait là les gens sans les prévenir, sans un mot d'excuse? Une femme du monde, cette dame qui filait à l'anglaise, ni vu ni connu, je t'embrouille! Une femme du monde, cette dame qui...

—Oh! je t'en prie! interrompait M. Raindal d'un ton excédé... Laisse-moi en paix... Je ne te propose point de t'y conduire, n'est-ce pas?

—Et ajoute que tu as bigrement raison! ripostait l'oncle Cyprien, ravi du succès de sa tactique.

Au reste, sauf les petites ruses auxquelles le contraignaient la crainte des censures, la peur de son frère et la peur de Schleifmann, jamais il n'avait été plus heureux.