M. Raindal et l'abbé occupaient une banquette. Zozé, sur l'autre, conduisait.

Un jeudi qu'ils avaient, tous trois, poussé jusqu'à Mantes où le maître désirait acheter une paire de souliers jaunes, leur entrée fit sensation. L'étrangeté de la voiture, la grâce mutine de Mme Chambannes, les cheveux blancs de M. Raindal et la soutane de l'abbé s'étaient accumulés pour frapper les curieux. Devant la porte du bottier, des gamins avaient entouré le tonneau. Les boutiquiers du voisinage étaient sortis sur le pas de leur magasin et échangeaient des plaisanteries. L'ensemble de ces émotions populaires fut résumé en un court filet anonyme du Petit Impartial de Seine-et-Oise. Nul nom n'y était imprimé. Mais on ne pouvait se méprendre au sens de l'allusion, au titre de l'article: Suzanne, ni à l'âpreté déployée par le rédacteur contre «certains ecclésiastiques amis des orphelins», dont la masse, à ne s'y point tromper, pâtissait pour l'abbé Touronde.

A la suite de cette mésaventure, Mme Chambannes évita désormais les villes.

Du reste, les promenades lui étaient moins un plaisir qu'un passe-temps entre l'heure de lire les lettres de Gérald—quand il en arrivait—et l'heure de lui écrire.

Chaque jour, après déjeuner, elle s'enfermait chez elle pour lui tracer de longues pages astucieusement rédigées de manière à stimuler son inerte tendresse et sa jalousie somnolente. Pendant ce laps, M. Raindal, remonté censément au travail, faisait la sieste à l'étage supérieur ou, par imitation, écrivait quelques mots aux siens. Et c'eût été une piquante comparaison que celle de leurs deux lettres: Zozé se noircissant à dessein, multipliant les détails équivoques, les récits d'épisodes où sa coquetterie s'ébattait parmi les admirations, les hommages masculins, les regards fervents de M. Raindal, de l'abbé, d'un passant, de tous les hommes,—et le maître, au contraire, épuisant les exemples à la blanchir des suspicions, à prouver sa candeur enfantine, sa vertu, son indubitable pureté.

On ne se retrouvait que vers quatre heures; et, selon la température, on demeurait dans le jardin, ou l'on rendait visite aux gens du voisinage: à l'abbé Touronde dont M. Raindal inspecta par deux fois les petits orphelins, aux Herschstein, aux Silberschmidt.

Nulle part le maître ne s'ennuyait, sauf les cas où pour une course jusqu'au village, des ordres à donner, une toilette à changer, Zozé le laissait seul avec la tante Panhias. Il n'avait d'autre consolation que de parler de sa petite élève. Il confiait à Mme Panhias ses remarques sur l'humeur variable de Zozé. Certains matins, elle paraissait en proie au spleen, sans qu'aucun motif saisissable justifiât ces accès de tristesse. A quoi donc les attribuer? Mme Panhias, qui avait, en secret, noté la concordance de ces crises avec le retard des lettres timbrées de Deauville, répondait évasivement:

—C'est sa natourre comme cela! Que voulez-vous?...

—Je ne dis pas! approuvait M. Raindal... En effet!... Nature rêveuse!... Nature essentiellement mélancolique!...

Et il se promettait de ne rien négliger pour distraire sa petite élève.