Puis, sans cesser d'écrire, elle ajouta, d'une voix plutôt goguenarde:
—Il me semble bien... Non je ne devrais pas te le dire... Enfin, j'ai commencé, tant pis!... Oui, il me semble bien avoir vu tout à l'heure maman qui entrait à Saint-Germain-des-Prés!...
—Encore! murmura M. Raindal, avec un hochement de pitié... Cela fait au moins deux fois depuis ce matin... C'est déplorable!..
Thérèse fixait son père en souriant:
—Qu'est-ce que tu veux?... Puisque c'est son bonheur, sa tranquillité!
M. Raindal eut une grimace de mélancolie.
Lui, qui dans son athéisme philosophique et rogue, ne croyait à rien qu'à la science; lui que, même chez ses amis, la foi religieuse irritait comme une marque d'incompréhension, n'avait-il pas tout fait jadis pour les procurer à sa femme, ce bonheur, cette tranquillité, ou du moins ce qu'il jugeait tel? Et avec quelle patience, quelle abnégation, madame Raindal, mieux que quiconque, pouvait en témoigner, si encore elle se rappelait!...
La surprise, pourtant, avait été cruelle. A voir mademoiselle Desjannières, si gaie, si rieuse, si enfant malgré ses vingt ans, ou bien à voir son père, un avocat de Marseille venu par aventure tenter la fortune en Égypte, beau parleur, bon garçon, chanteur de chansonnettes, personne n'aurait soupçonné les secrètes ferveurs qui travaillaient la jeune fille. Bah! qu'importait à M. Raindal, puisqu'il aimait sa fiancée! Il la soignerait, la guérirait! Et dès le lendemain des noces à Alexandrie, puis à Paris où le ménage rentrait, la cure commençait, se poursuivait méthodiquement. Chaque jour, des heures durant, il discutait avec sa femme, la sermonnait, la raisonnait. Et elle, de son côté, se prêtait au régime, essayait par tendresse de vaincre ses terreurs. Mais, au bout de trois mois, un matin, elle se jetait aux genoux de son mari, en pleurant, en demandant grâce. Elle le suppliait d'interrompre le martyre, de la laisser retourner au confessionnal; et, devant tant d'affliction, il avait dû y consentir.
C'était une force surhumaine qui la poussait, une peur invincible, la crainte des châtiments que le péché entraîne. Une vieille bonne provençale, sorte de Dante domestique, lui avait, toute petite, infusé le germe du mal. Le soir elle lui décrivait, comme si elle en revenait, les sites rouges, les brûlantes horreurs, les affres éternelles où se débattent les pécheurs dans le pays d'enfer, la peine du dam, la peine du sens, les hurlements, les plaintes, les contorsions diaboliques. Et, à mesure que l'enfant devenait jeune fille, à la flamme de ces récits, son âme graduellement se faisait plus étroite, plus sensible, plus douillette au péché. Le moins grave d'entre eux lui pesait comme une faute irrémissible. Sous cet épineux fardeau, elle sentait son cœur étouffer. Il lui fallait alors courir auprès d'un prêtre, se décharger dans son indulgence de ce poids d'angoisse plus dur qu'un poids de fer. Souvent même, à la porte du sanctuaire, un scrupule l'arrêtait, un semblant d'oubli, qui la ramenait en hâte sur ses pas, pour implorer encore l'assistance de celui qui quittait la clôture sacrée. Et, depuis son mariage, depuis trente-deux ans, elle continuait ainsi, chassée sans cesse vers les églises par des tourments de conscience nouveaux, cachant chez elle ses épouvantes, incapable dehors de les dominer, craignant les railleries des siens et pleurant sur leur damnation.
—Son bonheur! Sa tranquillité! grommelait M. Raindal en écrivant... Ah! si seulement elle avait eu l'énergie de m'en charger!...