Souvent il atteignait à l'extrême franchise, à ces examens solennels où l'âme parle à l'esprit, comme l'épouse fidèle à l'époux. Eh bien! oui, là, sous les yeux clairs de sa conscience, M. Raindal ne le niait pas. Il était un peu amoureux de sa gentille petite élève. Il éprouvait à son approche des rougeurs, des émois, des sursauts intérieurs qui, de l'aveu général, sont l'indice de l'inclination. Amour certes inoffensif, flamme qui n'ardait pas, rayons ultimes du cœur! Quel danger courait-il à se réjouir de ces lueurs crépusculaires que la Vie, par un dernier bienfait, rallume quelquefois sur la route de la tombe? Quelle faute commettait-il en puisant dans ces illicites baisers une fougue de jeunesse renaissante, un démenti continuel au déclin fatal des années?

Ces pensées graves l'attristaient. Il déplorait d'être si vieux, de n'avoir pas connu plus tôt sa chère amie Mme Chambannes. Puis, sans mentionner le départ prochain qui le séparerait de la jeune femme, combien d'heures auprès d'elle lui ménageait encore la Destinée?... Et sous une poussée d'amertume, il s'attablait pour écrire à Thérèse, faire l'essai de nouveaux projets. Août allait finir, et, de certains propos échappés à Mme Chambannes, M. Raindal n'était pas éloigné de conclure qu'une prolongation de séjour charmerait la châtelaine. Dans maintes causeries elle semblait avoir indiqué que la venue de ces dames en septembre ne serait pas pour lui déplaire. Qu'en disaient-elles, ces dames? Le cas échéant, voudraient-elles rejoindre le maître au lieu de rentrer à Paris, par ces «grosses chaleurs» qui menaçaient de persister? M. Raindal ne prétendait pas les contraindre. Pourtant, à son avis, la bouderie durait trop; et il ne lui paraissait guère séant de rebuter une seconde fois des avances tellement cordiales...

Il se couchait ragaillardi par cette espérance qu'on a, d'avoir exprimé ses espoirs. Et le lendemain, à la vue de Zozé, toute souriante et fraîche dans un peignoir léger, comme une nymphe matinale, les dernières vapeurs de sa mélancolie fuyaient.

—Où allez-vous donc, cher maître? lui criait-elle allègrement du haut de sa fenêtre.

Il relevait la tête, et, lançant à Mme Chambannes un camarade bonjour de la main:

—Je vais à l'écurie donner du sucre à Notpou... Et après, je vais à la poste jeter une lettre pour ces dames!...

—Dépêchez-vous, cher maître!... Dans une demi-heure, je suis prête!...

Il se retournait tous les cinq pas, en plaçant la main contre ses yeux. Elle souriait toujours, accoudée au balcon. Les larges manches de son peignoir avaient glissé. Et son bras replié sur la balustrade dressait une solide massue de chair blanche.

«Pourvu que ces dames veuillent!» songeait M. Raindal en s'acheminant vers l'écurie.

Un matin qu'il revenait de porter à la poste la quatrième lettre depuis le début de la semaine,—trois étaient demeurées sans réponse,—il rattrapa, en route, le facteur cantonal qui desservait le château.