Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune. On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche; et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne le soir aux champs, toute la population élégante des villas de Seine-et-Oise,—tour à tour, de petits employés marchant allègrement, deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé, des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé, selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux, s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres, livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

—Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la cuisine.