Si Schleifmann connaissait Saulvard? Mais il ne connaissait que cela. Justement, Saulvard déposait ses fonds à la banque Stummerwitz; et, plus d'une fois, le Galicien en avait entendu parler chez les Stummerwitz, car il enseignait l'allemand aux petits de la maison, ou plutôt il les affermissait dans la science de cette langue, dont, dès le berceau, ils avaient reçu les rudiments de leur grand-père maternel, né à Stuttgart, ainsi que de leur aïeul paternel, originaire de Cologne. Et, vivement, en une centaine de mots acerbes, le compte de Saulvard fut réglé.

Un monsieur, soit dit sans reproche, peu catholique, ce Saulvard!... Savant de troisième ordre, esprit des plus médiocres, écrivain anémique, flagorneur en outre, intrigant et rapace, il s'était servi de ses relations avec la haute finance pour parvenir à l'Institut, puis de son titre d'académicien pour pénétrer dans les conseils d'administration. On n'avait, d'ailleurs, qu'à se reporter à la table de l'Annuaire. (L'oncle Cyprien, fébrilement s'y reporta.) Il y figurait trois fois, comme membre de trois conseils lucratifs, quoique discrédités. Quant à sa femme...

—Une cafarde, probablement? interrogea M. Raindal cadet.

Non, pas une cafarde:—une dévergondée. Schleifmann, mieux informé d'habitude, ignorait le nom de ses amants divers: mais il en citait deux, tout au moins, au sens symbolique et sommaire, affirmant qu'elle avait forniqué avec Dieu et avec le diable. Vaniteuse, d'autre part, menée par le snobisme, peinte et poudrée jusqu'aux reins, médisante, aigrie par une maladie d'estom...

M. Raindal cadet n'en put écouter plus, il étouffait, débordait.

—Pardonnez-moi, Schleifmann, fit-il, en posant amicalement sa main sur l'épaule du Galicien... J'oublie l'heure... Je dîne avec mon frère, qui, précisément, va ce soir au bal chez ce coquin... Je suis bien aise d'être si complètement renseigné; non, je vous jure... bien satisfait... Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas? Je n'ai que le temps! Je file... Vous venez!...

Et au bas de l'escalier il précipita les adieux, tant la hâte le talonnait d'être arrivé rue Notre-Dame-des-Champs et de déverser là, sur l'indolence fraternelle, la masse d'immondices dont libéralement Schleifmann l'avait empli.


M. Raindal ne vit pas entrer son frère sans une certaine appréhension.

Il le savait en un de ses jours de crise discoureuse et pressentait pour la soirée une reprise d'hostilités, de controverses, qui d'avance l'indisposait. Il l'accueillit donc d'un air froid, comme afin de prévenir toute nouvelle tentative d'attaque; et, lui tendant distraitement la main: