Quand elle cessa de l'aimer, elle voulut se venger des outrages endurés; et, par une tactique instinctive et banale, elle se donna à un de ses amis, un peintre aussi,—un concurrent,—du nom de Moutiers, qui logeait deux portes plus loin.
Celui-là, un petit monsieur ventru et roux, déguisa encore moins que l'autre. Plus ambitieux et plus âpre au gain que Lastours, Moutiers n'entendait nullement perdre son temps avec les dames. Les affaires avant tout, et, pour une vente projetée, un rendez-vous d'acheteur, une visite de cliente, il renvoyait Zozé ou la décommandait sans ambages. Une fois, elle dut ainsi rester une heure enfermée dans l'arrière-soupente où se dévêtaient les modèles, affolée et transie, parce qu'un riche Américain était venu, pendant la séance, faire emplette chez le peintre.
Moutiers, après le départ de son Yankee, tout à l'allégresse du marché conclu, se promenait dans l'atelier, oubliait de délivrer la captive; et à ses cris seulement, il lui avait ouvert, souriant, la trouvant bien bonne, quoique Zozé pleurât de dépit.
Six semaines de ce régime la dégoûtèrent d'abord de Moutiers, puis à jamais des peintres mondains et, croyait-elle, des aventures.
Qui eût pensé que ces hommes, si galants au dehors, fêtés et cajolés par les plus belles, fussent dans l'intimité à ce point malotrus? Et pourquoi même s'astreindre à ces liaisons fortuites, s'exposer aux insultes sans l'excuse de la tendresse, chercher le bonheur d'amour au lieu d'attendre qu'il vînt?
Que lui manquait-il, d'ailleurs, pour être la plus enviée des jeunes femmes?
Georges sortait moins la nuit, se montrait plus affable, la menait plus souvent au bal et au théâtre. Il lui avait, pour le jour de sa naissance, fait présent d'une voiture au mois. Ses affaires enfin prospéraient. Il payait une à une les vieilles notes de fournisseurs, les dettes criardes, les intérêts de l'hypothèque en retard; et Zozé, vaguement, savait qu'il dirigeait de loin, comme ingénieur-conseil, une vaste exploitation de mines en Bosnie.
Un renouveau d'affection la rapprocha alors soudain de son mari. Elle s'en vantait à ses amies, déclarait l'époque des folies passée! Et pour remplacer ses amants, elle se jeta avec fougue dans les plaisirs de l'intelligence.
Elle se mit à lire sans merci, sans choix et sans trêve tous les ouvrages du jour que son libraire lui désignait. Mémoires, romans, poèmes, voyages, rien ne lassait son appétit. «Je dévore!» disait-elle. Et, de fait, elle avalait, elle engouffrait sans digérer ni retenir.
Elle s'abonna aux conférences, savoura l'ancienne chanson et s'enthousiasma de la nouvelle. Le dimanche, elle fréquentait les concerts et rêvait en musique à ses liaisons d'antan. Elle ne négligeait que les Salons, par rancune contre les peintres. Mais nulle lueur de raison ne perçait ce tumulte d'études contraires. Mme Chambannes s'étonnait, qu'ayant tant appris, elle n'acquît pas plus d'assurance. Ses opinions fuyaient à l'appel comme des mouches. Elle balbutiait chaque fois qu'il s'agissait d'exprimer son avis. Et finalement les joies d'intellect l'ennuyèrent...