Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.

Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus conséquent, que d'étudier avec soin les mœurs, les habitudes, la façon de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses pères, ses enfans et soi-même.

De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer.

Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.

Montagne a dit que notre sapience apprend des bêtes les plus utiles enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie. En effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux, dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les mœurs du chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société, mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la sœur avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse ignorance, cette imprévoyance des maux, cette incuriosité qui, comme dit le bon Montagne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tête bien faite.

Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces mœurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un brachmane.

[4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils.

Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les deux Pigeons, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5], Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir.

[5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins. (Note de l'éditeur.)

Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue.