—Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte avec moi jusqu'à son cabinet.
—Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte.
—Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire très sensible à une marque de déférence de ta part… d'autant plus que tu n'as pas toujours été bien pour lui… tu évites de le rencontrer et quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par ricochet… de bricole, comme on dit au billard.
—C'est par respect… vous comprenez… il est magistrat… juge au tribunal de la Seine… et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant…
—Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs… tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il apprécie fort ton esprit et ta gaîté.
—Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui soumettant, de le mettre dans un terrible embarras… pensez donc!… demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la justice!… ce serait raide.
—Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à être agréable au plus ancien ami de ta mère.
Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:
—D'abord, tu as intérêt à me ménager… à cause de l'héritière…
—Quelle héritière?