Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui ne songea point à courir après lui.
Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le croire.
Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les stores étaient baissés.
Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.
Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours temps d'exploiter.
D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa déposition, sous peine de paraître suspect.
Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de l'avenue Montaigne.
La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.
En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des coupables.
Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait le toucher de près.