Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien élevé.
—Est-ce que vous venez de me filer, moi? lui demanda tout à coup M. de Servon.
—Oh! monsieur!… je ne me serais pas permis…
—Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le balcon du club… et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des Champs-Elysées.
—J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu… Monsieur le vicomte a dû voir que je n'osais pas l'aborder…, et d'ailleurs, si je m'étais permis de le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.
—Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?
—Je cherchais… des informations. J'étais venu en reconnaissance… comme à la guerre… explorer le terrain et surveiller les mouvements de l'ennemi… j'ai perdu mes peines.
Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les prendre pour lui.
—Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?
De vue… oui… parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes.