Veuillez, etc.

Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur,
Le chef du Cabinet,
Ulrich.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses du baron Lambusquet, — celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis les pieds dans un ministère, — à tous nos lecteurs nous laissons le soin de dégager la moralité des lettres ci-dessus : pour notre part, nous n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit : — Je ne vous fais pas de promesses : Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes actes ! — Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà jugé.

Antonin Canelle.


Du Journal de Mlle Yvonne Martin-Martin :

Dimanche. — Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze heures ; c’est l’abbé Launois qui a quêté ; il a toujours sa tête qui penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot, et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté.

Il me passionne énormément ; que cette Félicie est intéressante, et que son fiancé a tort ! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on sent ce qui va advenir ; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser là mon livre ! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement ; d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline ; Mère est si bonne qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires, que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits de son oncle le capitaine Michelot ; je crois aussi que Mère en profite pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage : sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M. Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde énorme ; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée, en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai lu jusqu’à onze heures dans ma chambre.

Lundi. — Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était l’Exposition des vêtements ; maman en a essayé plusieurs, mais sans en choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset maïs ; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors… Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes ; il y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que j’étais un peu affamée ; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière nous ; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées. L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre : Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais ; la fin est encore plus passionnante que le début.