C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument inattendue ; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin ; M. Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à voter pour M. Lajambe ; une trentaine de républicains, appartenant presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais la majorité n’a pas suivi : il faut dire que M. Martin-Martin, en plus des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de député : les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance, puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité.
Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M. Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre de partager les idées.
Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central : nous ne pensons pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune chance de succès.
Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant, c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans les questions de principes son appui sera facilement acquis au Gouvernement.
Le Préfet du Plateau-Central,
Jambey du Carnage.
Du journal d’Yvonne Martin-Martin :
Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas quitté la maison, dans l’attente de la dépêche que père devait nous envoyer de La Marche pour nous annoncer son élection ; elle n’est arrivée qu’à près de huit heures ; nous nous sommes précipitées toutes deux, si angoissées que nous ne pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, hélas ! nous a faites bien désolées, bien malheureuses ! Père était si sûr pourtant d’être élu ! Quel échec pour lui et pour nous ! Nous n’avons pu ni dîner, ni dormir de la nuit, tant l’épouvantable nouvelle nous avait causé d’émotion. Moi, j’étais surtout triste à la pensée de quitter Paris tout à fait, d’abandonner mes habitudes, mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime tant et avec qui nous nous entendons si bien ; bien sûr que tout cela me causait encore plus de peine que l’échec de père… Quant à mère, son premier chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, la naïveté de ce pauvre papa ! Heureusement qu’il était loin, sans cela il aurait été bien affligé ! C’est égal, dans le fond, je trouvais que maman avait raison ; pour moi, je n’aurais certes pas agi de cette façon, il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait malheureusement, et il en voit maintenant la conséquence… J’appréhende surtout notre retour à La Marche : tous ces gens que nous connaissions doivent être si contents de nos ennuis, et quel accueil il nous va falloir recevoir ! Je vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse commisération… Dieu ! que c’est bête, tout de même ! l’élection de Père tenait à si peu de chose, pourtant ! Enfin, ce qui est fait est fait, il n’y a pas à revenir ; et le mieux est de paraître prendre, de tout cela, gaîment son parti, — sans quoi ils seraient tous trop contents !
Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne nous voir ainsi que sa mère. Je ne lui ai parlé de rien, mais déjà elles savent, j’en suis sûre, la triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée aujourd’hui, et moi-même, étant si absorbée, j’ai oublié de mettre hier soir mes bigoudis, et me voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux de demi-saison ; je veux révolutionner La Marche : quand papa était encore quelque chose, il fallait ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs et de leurs filles ; mais maintenant, je m’en moque ; je vais choisir des chapeaux qui les feront toutes crever de jalousie, c’est bien le moins, — et ça me consolera un peu…