Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux de tennis ; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le tennis de la Noblesse et le tennis de la Préfecture ; les officiers vont de l’un à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et, principalement, suivant l’arme ; même ambiguïté pour les titulaires des professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre eux, et seulement au croquet.

Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’être de la noblesse n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une particule nobiliaire ; on range simplement sous cette rubrique un certain nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi, fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs notoirement réactionnaires ; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées, avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau ; mais rien n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus, Bertrand ou Raton.

Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus ; entre les Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris. C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par an, pendant que le commerçant en gagne trente mille : jalousie et dédain ne sont moindres ; non que la question d’argent n’existe pas au pays de l’Instar : mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques membres de sa famille, parfois même ses ascendants ; mais il évitera toujours d’en parler ; et s’il arrive que des alliances se contractent entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la conversation, en un riche industriel.

Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le naturel-type du pays de l’Instar ; lui seul en connaît tous les rouages et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles : c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de l’explorateur et de l’analyste.

En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires qui reçoivent, les fonctionnaires qu’on invite, et, en dernier lieu, ceux que l’on n’a pas à inviter et que l’on n’invite nulle part.

Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste fermée entre toutes : les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui ? et pour quels services ? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau, est-il chef de service, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent employés ? Est-ce une question d’appointements ? pas davantage ; il ne faut pas chercher à s’expliquer ces nuances ; mais le fait brutal est là : et s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère, la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle, permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du moins reste infranchissable : celle de la salle à manger de la Préfecture où personne ne saurait s’asseoir que les chefs de service, au dîner du Conseil général et au dîner du mois de janvier.

C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à nommer son état-major. Car, tout en affirmant avec autorité leur suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations militaires : le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet comme son officier d’ordonnance ; et aussi le receveur rédacteur de l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du timbre, — qui aurait grade de général de brigade.

Je viens de citer quelques titres : tous abondamment fleurissent en ce pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs, conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater ces deux êtres énigmatiques : le vérificateur des poids et mesures et l’entreposeur des tabacs.

Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et le modus vivendi et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts. Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de l’Instar : — ces jeunes gens de la Préfecture (conseillers et secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque de France, — le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences profondes de la Province et du pays de l’Instar ; l’habitant de la province a réputation de se vêtir en grotesque ; la scène ou la caricature représenteront toujours la « pecque provinciale » sous des soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar, eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule : tout au plus s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins.

Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style, règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar ; qu’on sache bien au contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance ; si la place est encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas ! de M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le goût, Annales politiques et littéraires, Illustré Soleil du Dimanche. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse apporter du Cercle le supplément de l’Illustration, pour voir les tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat, Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret.