SAINT-CLOUD
(Par E. Lami) (Collection J. B.)
Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus tôt, quand il était aide du gardien de l’orangerie.
Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux larges feuilles et aux fleurs doubles, un bouquet que l’on plaçait sur la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé Louis le Grand, qui était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son développement entier.
Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions nous aurions à entendre!...
La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse bourgeoisie de Paris de palais en palais, et de guinguette en guinguette. Nous avions abandonné notre confortable citadine, croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand nous quittions Paris...
Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.
Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie devenait indescriptible. «Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!» Les cris et les vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme s’ils étaient ravis de la fête.
Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le spectacle n’avait pas manqué.