Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation et de décoration que l’on peut acquérir à bon marché. Miroirs, tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine, lampes d’albâtre, et pendules—sur lesquelles le temps qui passe est marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,—tout cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire, suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines.

Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement, passons et entrons dans les chambres à coucher—non, entrons dans la cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux habitations.

A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux, souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur en sabots, en passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi libéralement cette eau que chez nous.

On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous considérons comme nécessaire à notre confort.

J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à alimenter d’eau les habitations privées.

D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences. L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se voit obligé d’accoutumer ses sens et de les soumettre aux incommodités provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de l’Angleterre.

«CAUSERIE»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)

Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son existence.