Il est certain que la gloire a un âge. Jean-Jacques nous apparaît à quarante ans, Voltaire à soixante, Musset à vingt-cinq, Hugo à cinquante, etc.: cette minute où l'aiguille de l'horloge semble s'être attardée complaisamment et que l'avenir souhaiterait fixer est pour M. François Coppée un peu antérieure à la trentaine. A vingt-sept ans, il a encore de la candeur et il a déjà des regrets. Il vient de publier le Reliquaire, et il porte, à travers les gaietés bruyantes et les ambitions des cénacles, les rêves lourds de sève printanière et de jeunesse en fleur dont bientôt sortira le Passant.
Dans le personnage, élargi par la légende, qui révèle, par instants, des aspects de Dickens ou de Béranger et dans lequel on crut reconnaître vers 1894, quand il chroniquait pour chroniquer, l'enfant prodige de Séverine et de Sarcey, on ne retrouve pas sans effort le sage adolescent qui lisait Rolla sous l'abat-jour d'une lampe familiale. Certains appels de clairon éclatent avec une sonorité inattendue dans son œuvre murmurée...
Il est rare que la soixantaine voit fleurir des idées dont la vingtième année ne portait point le germe. Si l'on observe, en effet, M. François Coppée avec soin, les contradictions s'effacent, les phénomènes s'enchaînent et l'harmonie de la destinée apparaît. Dans le chantre des Intimités il y a déjà le président de ligue pour lequel la patrie est un foyer élargi; et le sexagénaire militant est toujours le poète des Intérieurs. Comme ce chimiste qui découvrait de l'arsenic dans les bâtons de chaise, il a trouvé de l'idéal même dans l'économie.
N'était-ce point une témérité charmante et un peu scandaleuse, pour un jeune aède qui fréquenta chez Baudelaire et chez Mme Sand, d'exalter l'ordre, les vertus domestiques, la douceur des existences étroites? Ce fut l'audace de M. François Coppée. Les lyriques ne nous étonnent point d'ordinaire par une telle mesure. Leurs somptueuses imaginations mènent un train dont l'humble raison ne réussit pas toujours à couvrir les frais. Ces magiciens rappellent parfois les opérateurs qui, dans les foires, étouffent sous le fracas des cuivres les cris des patients: leurs symphonies étourdissantes couvrent les protestations du bon sens ébloui et inquiet. Avec ces délicieux sorciers, on craint sans cesse d'être la victime de quelque magnifique supercherie. De leurs petites douleurs ils font de grandes chansons. Les Orientales évoquent d'abord en notre souvenir le clocher du Val de Grâce... Et «se laisserait-on faire», au spectacle de Ruy Blas, sans le sortilège du Verbe?
M. François Coppée nous rassure d'abord contre de telles surprises: sa probité exacte inspire confiance. Un coin de ciel découpé entre des fenêtres de mansardes lui suffit à confesser les étoiles. La Bièvre est son Permesse et son printemps tient dans un éventaire; les roses du nord qui n'ont pas fleuri sont ses préférées.
Examinez aussi bien le personnage: il affectionne le veston rouge, qu'arboraient insolemment les Jeune-France de 1835; mais le sien est un coin de feu. Il a «le port de tête des romantiques», noté par Flaubert; et parfois les garçons coiffeurs penchés sur son profil de médaille lui disent avec un sourire confidentiel: «Monsieur est artiste?» Mais un regard de grisette éclaire le masque césarien. Et en contemplant ce Bonaparte qui rêve à la lune, on songe au compliment imprévu de Mme Helvétius, recevant le vainqueur de Marengo dans son jardinet d'Auteuil: «Vous ne savez pas ce qu'il peut tenir de bonheur dans quelques pieds de terre!» François Coppée est un homme heureux. Sa Muse honnête et dédaigneuse du péplum garde, sous son mantelet, une grâce de faubourienne alerte, vaillante et fière. Elle a la gouaille rapide, la larme facile, l'enthousiasme prompt,—et elle emboîte le pas à la musique militaire...
C'est pourquoi l'on n'est pas surpris, en somme, de rencontrer une cocarde tricolore parmi les photographies effacées et les papiers jaunis que feuillette l'auteur du Reliquaire, sous des cierges mélancoliques...
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