Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse.
Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours « la fille de péché ». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer. Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au village.
— Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une bicyclette.
C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de la petite cité.
— Tu as donc maintenant une bicyclette ?
— Oui.
— Tu es bien heureuse !
— Tu n’avais pas encore été à la mer ? demanda-t-elle.