Le cimetière basque est si simple, si beau, qu’on ne saurait concevoir un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d’à côté, seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le Ciel, et des objets ayant trait aux professions : un marteau, une quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes, surchargées de lettres et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement qu’il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans phrases. Les capes des affligés retombent sans qu’aucun geste en dérange les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l’étroite caisse blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur emporte sous le bras, telle qu’une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler leur cire en cette fête des élus. Çà et là des sièges où les vivants continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont étendus dans la nuit.

Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de Yuana étaient adossées. Mais quel contraste ! Les hôtes de Garralda conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et personnages municipaux y figuraient.

Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se tenait debout. Il priait. Lorsqu’il releva son visage, il vit Yuana en face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille.


Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n’ont pas réussi. Les noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes. L’origine suspecte n’était pas éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs, n’assurait-on pas que, jusqu’à ces dernières années, on n’entendait jamais dire qu’un seul des Bohémiens eût trépassé ? Le démon leur prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui s’attachent aux flancs d’Ursuya ? Avaient-ils possédé même un nom, ces ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure, jusqu’à ce que l’alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré un état civil à leur lignée ? Tel avait été le cas de la famille maternelle de Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, un singulier mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet, encore que jeunes et vieux se montrassent à l’occasion épris de son enjouement.


Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine à l’aube. Elle eut honte d’elle-même. Et cette honte ne fit qu’accroître, dans son cœur de petite esclave, l’amour et la déférence qu’elle vouait à Manech. Le coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil et de reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme un titre d’honneur et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder d’autre attention, il s’en alla.


A quelques semaines de là, Arnaud et lui se rencontrèrent. Ils avaient recommencé de jouer ensemble, en assez bons camarades, depuis que Yuana n’habitait plus sa ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, d’autant moins que leurs victoires s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé par ailleurs, ne les excitait plus l’un contre l’autre.