II
Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel.
Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les parents possédaient un château à deux kilomètres du village de Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît.
Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village. Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière qui travaillait à domicile.
Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait. Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente : elle souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler à une compagne aussi charmante.
Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui la rendaient si triste depuis tout à l’heure.
— Vous n’êtes pas souffrante, Marie ? lui demanda la mère d’Isabelle.
— Non, madame.
— Vous n’avez pas l’air gai…
Gaie ? Ah ! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant dans des assiettes sans couleurs.