— Oui, monsieur, je veux m'unir à elle, en lui offrant, avec une dotation de huit cent mille francs de rente, ma sincère conversion religieuse.

— Ah! bah?

— Une pareille beauté, dont la grâce ne m'a point permis de supposer un seul instant qu'elle n'appartînt à une vierge, ne saurait être dans l'erreur.

— Peste! fis-je, me demandant quelle valeur un théologien accorderait à cette manière d'envisager la foi catholique!… Mais… Ne m'a-t-on pas assuré que vous êtes parfois sujet à des crises somnambuliques?

— Croyez, monsieur, qu'avec Eva, puisque ainsi elle s'appelle, je ne saurais vivre que dans un rêve enchanté, ou rêver dans la plus suave des veilles : ce qui est le lot des plus fortunés.

Eliézer se retira sur ces paroles exquises, après m'avoir chargé de demander pour lui à ma tante la main de ma cousine, que je comptais bien qu'après une entrevue prochaine il n'obtiendrait pas.

— Je ne trouve pas Eliézer mal du tout, me dit Eva après cette entrevue qui se passa chez moi. Il m'a très franchement marqué son repentir d'avoir trempé dans les roueries de son oncle, et il m'a déclaré n'en vouloir retenir que l'amusant poème auquel elles ont donné lieu, et où l'on se moque de toi délicieusement. Il m'en a lu quelques passages, mais sais-tu qu'ils sont fort beaux?

— Oui.

— J'apprécie tes vers ; mais laisse-moi t'avouer que rien, dans ton œuvre, ne m'a ému autant que cette légende basque. Et, puisque son auteur m'a choisie pour être, en chair et en os, et d'esprit, la Robinsonne qui l'inspire, apprends que je me sens apte tout à fait à lui susciter une race de choix.

— Celle même d'un somnambule? demandai-je piqué.