[A B. de Rochecolombe,
Gentilhomme.]
Apres vostre navigation des isles neufves, entre les tourbes du peuple vous oyant reciter les merveilles des Barbares, je fuz plus que tous importun apres vous, pour me les declarer au long: en quoy je receu un plaisir incroyable. Mais sur tout oyant le discours du Roy de Nasée, le nez duquel asseuriez avoir deux tiers de long, avec grosseur proportionnée: et les Naséens l'avoyent de pareille grandeur. Et apres m'avoir declaré l'estendue du Royaume, fertilité de la terre, somptuosité des palaix, et disposition de sa republique, entre autres poincts me fut aggreable entendre, comme on y punist les criminelz, non par glaive, fouëtz, ou carquan, mais on les assied sur une pierre au milieu de la place, aux rayons du Soleil, ou sont condamnez tenir souz le menton un grand bassin, fait expres, Entour lequel sont marquées les heures, lesquelles ilz monstrent à l'ombre de leur Nez: et là sans remuer sont contraincts demeurer du matin jusques au soir, autant de jours qu'on puisse en apprehender autres pour mettre en leur lieu. Aussi en tout le Royaume n'y ha autres horologes que ceux là. Lequel discours je tins long temps à bourde et mocquerie, jusques avoir ruminées les histoires naturelles affermans entre les hommes estre difference selon les regions, et divers aspect du ciel, comme les Mores noirs, et gris sont differens de noms, les Pygmées sont plus petis que mediocres: et pour venir aux parties singulieres, les Cyclopes n'ont qu'un oeil, les Anglois ont une queuë, et aux indes y en ha qui ont le pied si large qu'il peut couvrir le demeurant du corps, et autres ayans la lebvre inferieure renversée en bas à mode d'une grand' gibessiere: et d'ailleurs vous estes homme veridique, qui me fait croire, ce peuple avoir le nez à la mesme sorte que vous dictes. Or d'autant que pretendez y retourner, et pour ce attendez la Caranelle d'Espaigne, que fasse voille au Peru, que sera le dixiéme de May Prochain, ainsi qu'estes adverty de Lisbonne, du vingtcinquiéme Decembre passé: j'ay escrit une lettre au Roy de Nasée de laquelle me fut desrobbée la moitié, et imprimée sans mon sceu: toutesfois despuis en cà l'ay remise en son entier, laquelle vous envoye pour la luy donner en main. Priant Dieu vous donner la grace de bien et heureusement faire vostre voyage et puissiez vous en vostre nez retourner en France sain et en bon poinct. De Musceole ce dernier jour de Decembre, Mil vc. lvii.
Naseïde, restituée en son
entier,
A Alcofibras indien, Roy
de Nasée.