«A quelle condition?»

Maugé laissa éclater son gros rire; puis, une fois calmé, tirant une bouffée de son cigare, il reprit:

«Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile ta robe et écoute-moi.»

Et, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage:

«A propos, et les pommes cuites de la rue de Seine?—demanda-t-il.

—Eh bien, elles sont très bonnes,—répondit Sylvandire,—et j'en mange tous les jours, en revenant de la répétition.»

II

Depuis deux semaines, César Maugé venait tous les soirs à l'Odéon, et, caché dans l'ombre d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sylvandire. Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une «étoile» qui se levait; et il n'avait plus qu'à retirer sa pièce du Vaudeville.

Mais la comédienne n'était pas toujours en scène dans la Petite Baronne, et, pendant ses absences, l'auteur dramatique, n'écoutant plus cette prose, qu'il savait par coeur, s'amusait à observer, pour tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait pas du fond de sa loge, mais les musiciens du petit orchestre rétabli par le directeur en l'honneur de la pièce en vogue.

Quant au chef, Maugé le connaissait bien. C'était le vieux et savant symphoniste Tirmann, réduit par le besoin à courir le cachet et à tenir le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule de Berlioz, qui aura la même destinée que Berlioz, et dont l'unique opéra, la Reine des Amazones, sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années, deviendra un jour classique. César Maugé, homme à succès, n'aimant que le succès, murmura dédaigneusement le mot «raté», en apercevant au fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme de génie étriqué dans sa redingote de pauvre.