L'orchestre jouait une polka dont le motif vulgaire était durement dessiné par le cornet à piston, et autour de l'espace bitumé où sautaient quelques couples, la foule tournait sans cesse, stupidement, sous les maigres arbustes dont le feuillage, éclairé en dessous par le gaz, avait des tons de papier peint. Deux femmes vinrent à notre rencontre. La plus grande, une brune très maquillée,—le type de la fille de restaurant nocturne,—connaissait un de mes compagnons; elle nous demanda effrontément de lui payer à boire. On s'attabla, et je m'assis auprès de l'autre femme, de la blonde, déjà séduit par son délicat et gracieux visage, par son maintien réservé, presque timide. Il était facile de voir qu'elle ne courait les bals que depuis très peu de temps. Point de bijoux et une pauvre robe noire déjà usée, une robe d'honnête fille.

Son chapeau seul, un feutre tapageur à plume rose, autorisait le premier venu à lui dire: «Viens-tu souper?» Ce chapeau était une enseigne.

Nous causâmes: sa voix était douce comme ses yeux. Aucun cynisme. Un de mes camarades lui ayant adressé un compliment brutal, elle ne lui répondit que par un sourire gêné, où il y avait de la politesse, de la résignation et du dégoût. Elle charmait en inspirant la pitié, et elle me fit songer—je n'ai pourtant rien d'un poète—au reflet d'une étoile dans le ruisseau. Dans le premier baiser que je lui donnai, lorsque nous fûmes montés tous deux en voiture, à la sortie du bal, il y avait déjà de la tendresse.

La nuit que nous passâmes ensemble,—oh! je crois encore sentir la chaleur de ses larmes, quand elle pleurait sur mon épaule en me racontant son enfance vagabonde sur les trottoirs de Paris, sa jeunesse de misère, sa chute piteuse et inévitable,—cette nuit-là fut telle que, peu de jours après, j'arrachais Marguerite à sa honteuse misère et qu'elle venait vivre avec moi.

C'était une folie. Je n'avais pour toutes ressources que mes appointements de caissier au «Petit-Saint-Germain». Pourtant, si Marguerite avait eu un peu d'économie, quelques instincts de femme de ménage, on aurait pu s'en tirer tout de même. Mais il n'en était rien. Naturellement douce, le coeur froid et la chair ardente, tombée dans la débauche plutôt par faiblesse que par goût, Marguerite était la vraie gamine de Paris, paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde au lit jusqu'à midi, le nez dans un roman, et qui se nourrit de salade pendant huit jours pour s'acheter une paire de bas de soie.

Bientôt mon petit ménage fut dans un complet désordre. Le soir, quand je revenais du magasin, je trouvais Marguerite encore en peignoir du matin, en train de faire des «réussites»; elle n'avait même pas songé au souper, et il fallait envoyer la concierge acheter des charcuteries.

Quand j'essayais de faire quelques remontrances à ma maîtresse, elle me disait simplement, sans se fâcher: «Je sais bien que je ne suis pas la femme qu'il te faut... Qu'est-ce que tu veux y faire?... Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit de me plaindre.»

Et je ne savais que répondre, furieux de penser qu'elle ne tenait guère à moi et que je ne pouvais plus me passer d'elle.

La quitter? J'y avais bien songé quelquefois, dans les premiers temps. Mais l'idée qu'elle me dirait assez froidement adieu, qu'elle retournerait le soir même dans l'horrible bal où je l'avais ramassée et qu'un passant l'emmènerait chez lui pour une ou deux pièces de vingt francs... oh! cette idée-là m'était insupportable. La quitter! Mais, rien qu'en me disant que je me réveillerais le lendemain sans sentir la chaleur de son corps auprès de moi, j'éprouvais comme une défaillance. En quelques semaines, le besoin que j'avais de cette femme avait pris l'ardeur d'une passion et la force d'une habitude.

Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possédait, quoi!