Soudain, il sentit une main se poser sur son épaule.
—«Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez pas?» lui demanda tout bas une voix rauque, une voix de vieille femme.
Michel se retourna et regarda la fille qui venait de s'asseoir, à côté de lui, sur le canapé. Elle devait avoir vingt ans tout au plus. Très brune, son souple corps serré dans un étroit peignoir de satin jaune, quatre grosses épingles de cuivre piquées dans sa chevelure terne et presque laineuse comme celle d'une femme de couleur, cette fille avait de grands yeux charbonnés, et n'aurait pas manqué de beauté, sans son ignoble maquillage et l'expression de dégoût et de fatigue qui fixait sur sa bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir.
—«J'ai vu cette figure-là quelque part,» fut la première sensation de Michel en considérant cette malheureuse. Mais où?... quand l'avait-il vue?
—«Comment,—reprit-elle de sa voix cassée,—vous ne vous rappelez pas?... Il y a dix ans... là-haut... à Montmartre... la petite Fernande?...»
Michel faillit jeter un cri.
Il la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie petite fille que sa pauvre sainte femme de vieille maman avait fait sauter sur ses genoux et cette créature perdue, qui sentait le vice et la pommade, c'était bien la même personne. Elle le regardait d'un air ému et craintif; l'eau d'une larme retenue faisait briller ses yeux cernés au crayon noir, et sa bouche, sa navrante bouche tordue comme par une nausée, essayait piteusement de sourire.
—«Vous!... vous ici!...—balbutia l'artiste, suffoqué par l'épouvantable surprise.
—Depuis deux mois,—répondit la fille publique, que le cri de douleur de Michel avait fait rougir sous son fard.—Mais je ne dois rien vous cacher, à vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis cinq ans déjà... C'est bien vilain, n'est-ce pas? Pourtant, si vous saviez, vous m'excuseriez peut-être un peu. Là-bas, aux Amandiers, où nous sommes allées loger, ma mère et moi, en quittant Montmartre, personne ne s'est plus occupé de moi. Maman était toujours dehors pour ses journées; moi, je faisais comme avant, je courais dans la rue avec les gamins, à la sortie de la classe, et voilà, je suis devenue une «voyoute.» A quinze ans,—maman venait de mourir à Lariboisière et j'étais apprentie brunisseuse,—un mauvais garnement m'a débauchée tout à fait... Mais c'est toujours la même chose. A quoi bon vous raconter mon histoire? J'en suis arrivée où vous voyez. C'est fini, n'en parlons plus... Mais je tiens à vous dire une chose, puisque je vous retrouve, c'est que les seuls bons moments de ma vie,—vous entendez bien, monsieur Michel!—de toute ma vie, sont ceux que j'ai passés dans votre atelier, quand vous me promettiez deux sous pour me faire bien tenir la pose, ou quand votre mère...»
Mais elle s'interrompit brusquement et cacha son visage entre ses mains.