—«La chemise que j'ai sur le corps n'est pas à moi,—répondit-elle,—et je dois trois cents francs à la patronne... Allez! monsieur Michel, quand le vice vous prend une bonne fois, il vous tient ferme... Merci du bon conseil, tout de même, mais c'est impossible... Et puis, vivre tranquille, travailler? Est-ce que je pourrais?...»

En ce moment, une forte voix de femme cria derrière une portière à demi relevée:

«Réséda! on a besoin de toi au petit salon.»

Fernande s'était levée, d'un coup, mécaniquement.

—«Tenez! voilà qu'on me demande,—dit-elle au peintre, en reprenant sa voix de vieille et avec un regard dur, presque méchant.—Ici, je m'appelle Réséda... Adieu, monsieur Michel, ça m'a fait de la peine de vous revoir, et j'en ai pourtant assez comme ça, de la peine! Adieu, ne pensez plus à moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi une bonne fluxion de poitrine, qui me retrousse en deux jours.»

Elle disparut, et Michel, profitant du désordre,—ses compagnons valsaient en ce moment avec les femmes,—gagna vivement l'escalier, puis la porte de la rue, et respira avec un grand soupir l'air froid et pur de la nuit.

Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours qui suivirent, un souvenir continuel, importun. Il ne pouvait chasser de son esprit la lamentable apparition de Fernande.

Elle se dressa devant lui, plus obsédante encore, quand il alla visiter la tombe de sa mère; car il trouva, posée sur la pierre funéraire, une couronne d'immortelles toute fraîche, sans inscription. La misérable Fernande avait tenu parole et avait apporté cet hommage à la seule femme qui eût été douce pour son enfance abandonnée, à celle qui l'eût sauvée peut-être, sans les circonstances, et eût fait d'elle une honnête fille tout comme une autre.

—«Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme de mère, si elle vivait encore?—se disait Michel, en sortant du cimetière.—Cette malheureuse a beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur. Voyons! pour payer sa dette, pour lui mettre dans la main de quoi louer et meubler une chambre, chercher du travail, se retourner enfin, un billet de mille francs suffirait. Justement, Goldsmith, l'américain, me donne trois mille francs, lundi prochain, pour les deux petits tableaux qu'il vient de m'acheter. Eh bien, il y aura un billet de mille pour tirer Fernande de l'égout... Tant pis! j'en verrai la farce... et je suis sûr que maman approuve.»

Le lundi suivant, dès que le peintre eut touché son argent, il sauta dans un fiacre et se fit conduire au mauvais lieu, où il entra, la tête haute, en plein jour, devant les passants. Ah! les passants, les autres!... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience pour lui, le brave garçon.