J'écris ces vers, ainsi qu'on fait des cigarettes,
Pour moi, pour le plaisir; et ce sont des fleurettes
Que peut-être il valait bien mieux ne pas cueillir;
Car cette impression qui m'a fait tressaillir,
Ce tableau d'un instant rencontré sur ma route,
Ont-ils un charme enfin pour celui qui m'écoute?
Je ne le connais pas. Pour se plaire à ceci,
Est-il comme moi-même un rêveur endurci?
Ne peut-il se fâcher qu'on lui prête ce rôle?
— Fi donc! lecteur, tu lis par-dessus mon épaule.

II

Mon père

Tenez, lecteur! — souvent, tout seul, je me promène
Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine.
C'est laid, surtout depuis le siège de Paris.
On a planté d'affreux arbustes rabougris
Sur ces longs boulevards où naguère des ormes
De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes.
Le mur d'octroi n'est plus; le quartier se bâtit.
Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit,
Mon père me menait, enfant faible et malade,
Par les couchants d'été faire une promenade.
C'est sur ces boulevards déserts, c'est dans ce lieu
Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu,
Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète,
Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l'âme en fête,
Au fond d'un bureau sombre après avoir passé
Tout le jour, se croyant assez récompensé
Par la douce chaleur qu'au coeur nous communique
La main d'un dernier-né, la main d'un fils unique,
C'est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir
Les longs troupeaux de boeufs marchant vers l'abattoir,
Et quand mes petits pieds étaient assez solides,
Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,
Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs,
Nous suivions la retraite et les petits tambours.
Et puis enfin, à l'heure où la lune se lève,
Nous prenions pour rentrer la route la plus brève;
On montait au cinquième étage, lentement;
Et j'embrassais alors mes trois soeurs et maman,
Assises et cousant auprès d'une bougie.
— Eh bien, quand m'abandonne un instant l'énergie,
Quand m'accable par trop le spleen décourageant,
Je retourne, tout seul, à l'heure du couchant,
Dans ce quartier paisible où me menait mon père;
Et du cher souvenir toujours le charme opère.
Je songe à ce qu'il fit, cet homme de devoir,
Ce pauvre fier et pur, à ce qu'il dut avoir
De résignation patiente et chrétienne
Pour gagner notre pain, tâche quotidienne,
Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.
— Au chagrin qui me frappe alors je me soumets,
Et je sens remonter à mes lèvres surprises
Les prières qu'il m'a dans mon enfance apprises.

Compliment

Tous ces jours-ci, mes chers lecteurs, je désirais,
Tel un petit garçon qui, frisé tout exprès,
Présente son rouleau noué d'un ruban rose,
Vous offrir un joli compliment — vers ou prose —
Pour l'an qui, cette nuit, naquit et commença.
Mais, quand j'étais enfant — oh! pas plus haut que ça! —
Dans ce genre déjà je n'ai pas fait merveille.
Le texte qu'à l'école on nous donnait, la veille,
Et qu'il fallait, le soir, au logis copier,
M'effrayait. J'ai noirci, depuis, bien du papier;
Mais c'étaient mes débuts dans la littérature.
Ces phrases, réclamant ma plus belle écriture,
Étaient alors, pour moi, pleines de «mots d'auteur».
Sur mon grand tabouret, pour être à la hauteur
Du pupitre, j'avais un Boiste en deux volumes;
Devant moi, sur la table, un encrier, des plumes,
Plus un bristol orné d'un beau feston doré
Et fleuri d'un petit bouquet peinturluré.
Devant ce grand travail, que j'étais mal à l'aise!
Fallait-il adopter la bâtarde ou l'anglaise?
Que faire? Je mouillais ma plume avec effroi;
Je songeais au tableau du passage Jouffroy,
Où monsieur Favarger mit trois ans de sa vie,
Chef-d'oeuvre et dernier mot de la calligraphie,
Qui montre aux gens, par un tel art humiliés,
Le «Lion d'Androclès» en «pleins» et «déliés»;
Et, le dos rond, roulant les yeux, tirant la langue,
Je transcrivais alors ma petite harangue.
Pas mal le «Chers parents, à qui je dois le jour».
Mais, lorsque j'arrivais au «coeur rempli d'amour»,
Comment écrire «coeur»? «Coeur», un mot difficile!…
Je m'agitais et, comme un petit imbécile,
Je me mettais, avec des gestes consternés,
De l'encre au bout des doigts, de l'encre au bout du nez.
Alors, j'étais perdu. Les fautes d'orthographe
Pleuvaient. Je signais mal et ratais mon paraphe,
Et sur mes beaux souhaits de joie et de santé
Je laissais choir enfin un monstrueux pâté.
C'était affreux!
Pourtant, plein d'une angoisse énorme,
Le lendemain, avec ce manuscrit informe,
Quand je me présentais devant mes bons parents,
Ils prenaient le papier, ouvraient les yeux tout grands,
S'écriaient: «C'est superbe!» et, sans dédains ni moues,
Embrassaient tendrement leur fils sur les deux joues.
Oui, ma page illisible, ils semblaient l'admirer.

Et l'on ouvrait l'armoire, et j'en voyais tirer
Des trésors, un tambour, un fusil à capsules!
Et je m'en emparais, joyeux et sans scrupules,
Ne sachant pas alors — pour l'enfant tout est beau —
Pourquoi mon père avait toujours un vieux chapeau
Et pourquoi la maman, sainte parmi les saintes,
Portait des gants flétris et des jupes reteintes.
Aux humbles, comme moi nés dans la pauvreté,
Je souhaite d'abord avec sincérité,
Quand la nouvelle année entreprend sa carrière,
Le pain quotidien de la vieille prière;
Et puis, pour qu'ils ne soient jamais trop malheureux,
Je leur souhaite encor de bien s'aimer entre eux.
Du pain et de l'amour! Tout est là. Le pauvre homme
N'a vraiment pas le droit de trop se plaindre, en somme,
Si, du berceau d'osier au cercueil de sapin,
Toute sa vie, il a de l'amour et du pain.
Mes honnêtes parents n'eurent pas davantage;
Mais la bonté régnait dans leur coeur sans partage.
Des sentiments profonds ils ont connu le prix,
Et, si je sais aimer, c'est qu'ils me l'ont appris.
Et tel riche, donnant de splendides étrennes,
N'éprouve pas leur joie en ces heures sereines,
Quand ils payaient, ayant épargné quelques sous,
Mon mauvais compliment par de pauvres joujoux.
Mes amis, en ce jour qui groupe la famille,
Si cher que soit le pain, si peu que le feu brille,
Épanouissez-vous, ne devenez pas durs.
Quand les enfants viendront vous tendre leurs fronts purs,
À défaut de cadeaux, comblez-les de caresses.
Entretenez en eux le foyer des tendresses,
Comme, en soufflant dessus, on rallume un charbon.
Le méchant souffre, et presque aucun homme n'est bon
Que grâce aux souvenirs de son enfance aimée,
Dont son âme demeure à jamais parfumée.

Morceau à quatre mains

Le salon s'ouvre sur le parc
Où les grands arbres, d'un vert sombre,
Unissent leurs rameaux en arc
Sur les gazons qu'ils baignent d'ombre.
Si je me retourne soudain
Dans le fauteuil où j'ai pris place,
Je revois encor le jardin
Qui se reflète dans la glace;
Et je goûte l'amusement
D'avoir, à gauche comme à droite,
Deux parcs, pareils absolument,
Dans la porte et la glace étroite.
Par un jeu charmant du hasard,
Les deux jeunes soeurs, très exquises,
Pour jouer un peu de Mozart,
Au piano se sont assises.
Comme les deux parcs du décor,
Elles sont tout à fait pareilles;
Les quatre mêmes bijoux d'or
Scintillent à leurs quatre oreilles.
J'examine autant que je veux,
Grâce aux yeux baissés sur les touches,
La même fleur sur leurs cheveux,
La même fleur sur leurs deux bouches;
Et parfois, pour mieux regarder,
Beaucoup plus que pour mieux entendre,
Je me lève et viens m'accouder
Au piano de palissandre.

Adagio