Ce peu que je viens d'observer touchant la Judiciaire me fait penser à l'opinion que les premiers Philosophes Grecs ont eue de Dieu, et de la Nature, qu'ils ont souvent confondus. Cicéron[21] tient que Straton de Lampsaque ne reconnoissoit que la dernière, puisqu'il n'y avoit point d'effets qu'il ne luy attribuast, sans en rapporter aucun à Dieu, Lampsacenus Strato omnia effecta Naturæ, nulla Diis tribuebat. Et mesme cet Orateur Romain appelle ailleurs[22] la raison naturelle, une loi divine et humaine: Naturæ ratio, quæ est lex divina et humana. Platon et Aristote ont eu d'autres pensées, et ce dernier remarque au sixième Livre de sa Métaphysique, qu'à n'admettre point d'autres substances que les matérielles, selon qu'en usoient ses devanciers, la Physique seroit la première Philosophie, et non pas celle qui suit et est au-delà, ce qui luy a fait donner le nom de Métaphysique. Mais en vérité les deux Mondes de Platon, l'un sensible, et l'autre intelligible où habite la Vérité, sont des viandes bien creuses; de mesme que les nombres qui composoient la Nature selon Pythagore. Les deux matières d'Aristote, l'une sensible aussi, et l'autre intelligible qui enveloppe les Mathématiques, ne sont pas moins chimériques à ceux qui veulent philosopher, aussi bien que naviger seurement, et toujours terre à terre, de peur de s'égarer. Ceux-là s'empescheront toujours d'employer dans la Physique des termes nouveaux et surnaturels, comme quelques-uns ont voulu faire depuis peu. Mais il y a des esprits qui croient n'avoir jamais bien rencontré, si contrariant les autres, ils ne suivent une route différente de la leur; semblables à l'Oiseau Merops qui vole au rebours des autres, avançant toujours vers sa queue: Merops, avium sola, retrorsus ac versus caudam fertur, dit Élien dans son histoire des animaux. Ainsi aux choses mesme d'aussi peu de conséquence, que celles dont nous venons de parler sont importantes, on ne trouve que diversité d'opinions. Pline veut que les Oiseaux nous aient enseigné l'usage du gouvernail d'un vaisseau. Sénèque et Possidonius l'attribuent aux Poissons dans le mouvement de leur queue. Et cette inclination naturelle à la nouveauté contentieuse, autant que d'autres raisons morales qu'on pourroit rapporter, ont engendré enfin l'animosité qui s'observe entre quelques Nations, dont je vais dire un mot après ceux qui l'ont observée devant moi. Il y a une antipathie physique, ce semble, entre l'Alleman et le Polonois, le Suédois et le Danois, l'Anglois et l'Escossois, le Galois ou habitant du païs de Gales, et l'Irlandois. Le Portugais ne s'accorde pas mieux avec le Castillan, non plus qu'autrefois le Parisien avec le Norman, et le Génois avec le Vénitien, ou l'Arragonois. Les Arabes sont toujours en différend avec les Abyssins, les Turcs avec les Persans, les Mogoles avec les Jusbegs, les Chinois avec les Japonois, les Moscovites avec les Tartares. Nos anciens Gaulois estoient si haïs des Romains, qu'ils n'exemtoient de la guerre leurs sacrificateurs, que quand il faloit aller au combat contre les Gaulois, in Gallico tumultu: ce que Plutarque a remarqué dans la vie de Camillus. Je laisse l'injustice des Historiens d'Italie contre nostre Nation, pour considérer simplement l'impertinence de Pétrarque, d'ailleurs fort à priser, quand il veut que la férocité seule de nos mœurs nous ait imposé le nom de François, a feritate morum Francos dictos. Mais quitons un sujet par trop odieux.
DOUZIÈME SOLILOQUE
Cette grande discordance des Nations fait voir entre autres choses, qu'il n'y a point, à le bien prendre, de communes notions parmi les hommes, qui pensent tous si diversement et avec une opiniastreté si voisine de la haine, que Théognis a eu raison d'appeller dès son tems l'Opinion un de nos plus grands maux,
Δόξα μὲν ἀνθρώπουσι κακὸν μεγα,
Opinio quidem hominibus magnum malum est.
Je ne sçai point de meilleure résolution à prendre là-dessus, que de suivre le conseil que Saint Paul donne à Timothée, μὴ λογομαχεῖν, de ne contester jamais avec des paroles ordinairement inutiles, et qu'il nomme fort bien κενοφωνιας, inaniloquia. A moins de déférer à cet avis salutaire, il n'y a rien de plus tumultueux que nostre vie, parce que tout ce que contient la Nature est sujet à controverse, qui s'étend mesme plus loin dans cette considération d'Aristote[23], opinabile latius patere quam ens, quia et quod est, et quod non est, opinabile est. Certes c'est une chose pitoiable de voir d'un œil exemt de prévention, comme chacun prend les choses à sa mode, et comme il n'y a presque personne qui n'aime mieux reprendre Dieu, et la Nature, que de reconnoistre ingénuement l'ignorance où il est. J'use de cette pensée après Cicéron au livre cinquième de ses Questions Tusculanes, rerum naturam, quam errorem nostrum damnare malumus. Mais quoi, il vaut mieux imiter là-dessus Démocrite, qu'Héraclite, si nous en croions Sénèque[24], à cause que selon luy humanius est deridere vitam, quam deplorare; bien qu'il avoue qu'on se peut plus à propos abstenir de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, la maxime qu'il establit ailleurs, de tenir toujours pour très-mauvais ce que le peuple approuve, nous est confirmée par le tolle, tolle, crucifige des Juifs, qui montre bien que la voix du peuple n'est pas toujours la voix de Dieu; de sorte qu'il n'y a guères d'âmes philosophiques qui ne disent avec le mesme Sénèque[25], argumentum pessimi turba est. L'Orateur Romain que j'ai déjà cité, et que je citerai toujours très-volontiers en de semblables matières, tesmoigne encore ce sentiment en ces termes[26]: Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudinem consulto ipsa fugiens, eique ipsi et suspecta et invisa. C'est une merveille que sa profession d'Éloquence, d'où il retiroit sa principale recommandation, luy ait permis de reconnoistre si franchement cette vérité, parce qu'elle paroist absolument contraire au bien-dire des Orateurs, qui est une faculté populaire, et qui ne vise qu'à obtenir l'approbation d'un grand nombre d'auditeurs. Ce qui m'étonne davantage, c'est que cela vienne de celuy qui avoit, dès le premier livre de ces Questions Tusculanes, voulu prouver l'existence des Dieux, et l'immortalité de nos Ames, par cette considération, qu'une opinion générale peut estre prise pour la propre voix de la Nature, omnium consensus Naturæ vox est, n'y aiant rien de plus opposé que le sont ces textes l'un à l'autre, par des axiomes tout-à-fait différens. Il ne faut pas néanmoins le blasmer là-dessus. Le changement d'avis, et la diversité d'opinion selon le sujet qu'on traite, n'est condamnable ni en luy, ni en tous ceux qui philosophant académiquement ne se rendent jamais esclaves de leurs premiers sentimens. Je veux me souvenir en sa faveur de ce que les Anciens faisoient Neptune, sous le nom du Dieu Consus, auteur de tous les bons avis. Or ils donnoient apparemment à entendre par là, que comme la Mer que ce Dieu gouvernoit, change de face à tous momens, il n'estoit pas honteux ni mauvais de prendre des avis différens, selon la diversité des tems et des sujets qui obligent à le faire.