Me voilà donc drapé dans le manteau de don Japhet et me panadant sur les tréteaux au milieu des fauteuils des seigneurs qui faisaient parfois plus de bruit que nous en ouvrant leurs tabatières, frappant de leurs cannes ou simplement s'appelant au travers de la scène. C'était une comédie qui brochait sur l'autre et le parterre ne témoignait pas qu'elle lui déplût, mais au contraire se divertissait parfaitement sur le compte de ces petits-maîtres, en criant tout haut leurs noms, leurs dettes et les maîtresses qu'ils avaient ou qu'ils se donnaient.
Il y avait au premier rang un gentilhomme nommé Le Tourneur de Beaupréau qui se trouvait être l'ami de celui avec lequel j'avais si bien figuré le lion dans la ville de Chinon. Ce M. de Beaupréau était si mal fait qu'il aurait paru impossible de ne pas rire en considérant sa grosse tête et son petit corps, si l'on n'avait su qu'il était aussi méchant et aussi bon spadassin qu'il paraissait laid, ce qui rendait les railleurs fort circonspects. Ma mauvaise étoile voulut que ce brutal fût très ignorant des choses du théâtre ou que son esprit brouillé de vin au sortir de table ne démêlât pas bien le vrai du faux, car au plus beau moment et quand don Japhet exerçant, comme il dit, sa vertu carminante, chante:
Amour, nabot.....
cet enragé, déjà prévenu contre moi par les discours ou les lettres de l'autre et persuadé que j'avais voulu lui faire pièce et le désigner aux ris de la foule, prit si bien ses mesures que sa longue canne ajustée entre mes jambes me fit tomber en même temps qu'un hémistiche et que j'aurais piqué du nez par-dessus les chandelles sans don Alphonse qui me retint. Cela fit une grande rumeur dans le tripot et la pièce s'acheva dans un chaos de gens qui criaient, qui s'injuriaient ou qui battaient des mains.
Dès que j'eus débarbouillé ma figure du blanc et du rouge dont j'étais affublé, je fis diligence pour sortir dans la rue où j'avais dessein d'attendre M. de Beaupréau et de lui demander satisfaction pour l'injure qu'il m'avait faite. J'étais si transporté de rage d'avoir été interrompu au plus bel endroit que je ne songeai pas un instant au danger de me mesurer avec un escrimeur aussi habile et que, l'ayant suivi adroitement jusqu'à ce qu'il fût démêlé de la foule, je l'abordai en tirant l'épée et en lui criant de défendre sa vie que j'allais lui prendre en récompense de l'honneur qu'il m'avait ravi.
Mais, cet homme, me considérant d'un air froid des pieds à la tête, m'assura fort posément:
—Qu'il jugeait que j'avais besoin de quelques grains d'ellébore et qu'il fallait que je fusse bien fou d'imaginer que M. Le Tourneur de Beaupréau, baron d'Hornans, accepterait le combat singulier avec un histrion.
J'avais prévu le détour et j'avais pris soin d'emporter la feuille que le receveur des aides m'avait donnée autrefois et qui prouvait ma qualité de noble en m'exemptant de la taille; sortant donc ce brevet d'entre les aiguillettes de mon pourpoint, je le tendis en silence à ce nouveau juge d'armes qui, l'ayant lu avec beaucoup de soin, me le rendit en faisant un grand salut et en disant:
—Cela étant, Monsieur, et puisque je vois bien que vous êtes gentilhomme, je vais avoir l'honneur de vous tuer.
—Monsieur, lui répondis-je, l'honneur sera pour moi.