Je voulais aller à la maison de poste et y attendre le jour, qui venait vite en ce moment, pour prendre des chevaux et gagner pied, laissant nos hardes en butin à nos camarades; et le projet, qui n'était pas trop mal machiné, eût sans doute eu le succès que j'attendais si le destin n'avait conduit nos pas devant certain cabaret où l'on menait grand bruit et d'où sortaient précisément deux gentilshommes qui me parurent assez échauffés par les grands coups qu'ils avaient bus. L'un d'eux, apercevant Zerbine, à la faveur d'une torche portée par un valet qui le suivait, et trompé par les airs qu'elle copiait trop exactement, s'approcha d'elle en jurant et en disant que c'était là ce faquin de Bellefleur, cet histrion qui, l'autre jour, l'avait désigné sur la scène aux rires du public en contrefaisant ses façons et ses discours, et qu'il allait lui faire voir comment un hobereau—puisque c'était ainsi qu'on l'avait nommé—savait tirer vengeance d'un bateleur.
En disant ces mots, M. Le Tourneur de Beaupréau tira sa rapière et j'allais me précipiter pour détourner sur moi les effets de sa colère, mais je me sentis soudain arrêté par les mains de l'autre gentilhomme et du porteur de torche qui s'écrièrent que le serviteur n'avait pas besoin de se mêler à la querelle du maître et, comme je me débattais en protestant que j'étais Bellefleur, ils m'enfoncèrent dans la bouche un baillon si rude qu'il me cassa deux dents, pendant que, d'autre part, ils me maintenaient d'une courroie, de manière qu'il ne me resta plus que mes yeux pour voir et mon âme pour déplorer le malheur funeste qui leur fut offert.
Je vis l'offenseur s'approcher de Zerbine et, lui serrant fortement la main par défi, lui dire à l'oreille quelques mots qui la firent se redresser et me jeter, de côté, un coup d'œil perçant dont je ne démêlais pas bien l'expression. Aussitôt, faisant un pas en arrière, elle mit son épée à la main et, dans cet instant, le forcené la chargeant avec la dernière furie, nous ne distinguâmes plus qu'un mouvement confus de lames et de corps, sous les fumeuses clartés du résineux flambeau, jusqu'à ce que ma chère beauté, laissant tomber son arme, fit un grand soupir et s'affaissât sur les genoux.
Les autres, voyant cela, se mirent en devoir de fuir, non sans avoir eu la charité de me délier, et je pus courir jusqu'à la blessée qui gisait tout de son long sur le pavé.
Elle avait un grand coup d'épée tout au travers du corps et mon désespoir fut extrême en reconnaissant, à des signes certains, qu'elle était sur le point d'expirer. Cependant mes soins et les larmes dont j'arrosais son visage la firent revenir à elle et ouvrir un instant les yeux. Repoussant alors mes embrassements, elle me dit d'une voix gémissante:
—Qu'elle était bien heureuse de mourir à la place d'un infidèle comme moi et pour détourner le coup fatal qui lui était destiné.
Comme je n'entendais pas ce discours que je crus dicté par l'égarement de la fièvre, elle ajouta avec plus de force encore:
—Cet homme, avant de m'attaquer, m'a dit, croyant que j'étais vous, que ce n'était point par vengeance de l'avoir moqué qu'il en voulait à votre vie, mais pour l'amour de cette dame que son ami aimait et avec laquelle vous aviez eu dernièrement commerce. J'ai bien vu que ce discours me causait plus de peine qu'il n'était nécessaire et, dans ce moment, sentant que je ne pourrais ni vous pardonner cette injure ni cesser de vous aimer, j'ai résolu de le laisser dans cette erreur qui, d'ailleurs, vous sauvait de sa furie, et de ne défendre pas une vie qui n'avait plus de charme pour moi puisqu'elle ne s'emploierait plus à vous estimer uniquement. Je sens, au contraire, quelque douceur à la perdre, en songeant que mon sang répandu empêche le vôtre de couler et que je puis vous témoigner par là un amour que l'honnêteté ne m'avait pas permis de vous laisser connaître dans sa force et sa grandeur.
Elle allait continuer de me parler et de me sourire, mais, se soulevant tout d'un coup comme pour chercher encore la lumière ou le souffle, Zerbine fit un petit cri, faible comme celui d'un oiseau ou d'un enfant, et, dans ce moment elle rendit l'esprit.
Inconsolable d'avoir eu trop de part au coup fatal qui tranchait si inhumainement le fil de ces jours délicieux, je fis rendre à Zerbine les honneurs funèbres qui étaient dus à sa vertu et, disant adieu pour jamais au sieur de la Rapière et à sa troupe, je m'éloignai de ces lieux dont je ne pouvais plus souffrir ni détester la vue.