Je remarquai une jeune personne qui se démenait fort au milieu de galants à toute outrance, sans plus s'offenser de leurs assauts que si c'eût été jeu d'abeilles, contente d'écarter les plus enragés de quelque coup de pied ou d'un bon soufflet à propos. Elle était petite et bien faite, avec je ne sais quoi dans l'air et les façons qui sentait le robin, et véritablement, comme les deux Béjart ses frères et Madeleine sa sœur, elle était fille d'un procureur au Châtelet, qui ne donnait pas sans doute autant d'attention à ses enfants qu'à ses sacs de procès.
On disait dans la chambre que c'était cette Armande dont Molière était affolé et elle devait jouer ce soir-là, dans l'École des Maris, ce personnage fidèle de Léonor, qu'elle ne tint pas trop bien dans la vie.
C'est alors que je vis Molière; il se tenait assis sur un coffre, branlant les jambes, et si enfoncé dans sa rêverie qu'on eût cru qu'il était descendu au fond d'un abîme. Il avait les yeux fort creux, encore qu'ils regardassent d'une manière qui était aimable; le nez gros et long, avec de grosses lèvres, et la figure assez ronde. Dès que, m'étant approché, je me fus fait connaître de lui, il en usa le plus honnêtement du monde avec moi, m'entretenant avec un plaisir qu'on jugeait véritable de ses voyages comiques à travers la France durant près de cinq années et je vis bien qu'il regrettait ce temps-là malgré la pénurie et les hasards et malgré la fortune présente. Son discours étant venu sur les détails de la dépense pour une troupe comme la sienne, il me dit qu'il n'avait que onze personnes pour suffire à tout: six acteurs, quatre actrices et le gagiste. Il donnait à Saint-Germain, son portier, 3 livres 15 sous; à l'autre portier, Gilot, 3 livres 10 sous; à leur valet, 1 fr. 10; à un sergent et à douze soldats aux gardes, 15 livres; à Mme de l'Estang, la receveuse, 3 livres; à quatre ouvreurs de loges, 6 livres; aux sieurs Crosnier, ses décorateurs, 4 livres 10 sols; à quatre violons, 6 francs; pour les chandelles, 11 francs; pour les affiches rouges et noires et les afficheurs, 8 livres 4 sous; pour la collation pour la troupe, 1 livre; pour le valet commun, 1 livre, et pour les charités autant. Ces charités étaient à l'ordinaire pour les capucins, qui prenaient une manière de dîme sur les spectacles, et Molière me dit que c'était un droit un peu trop considérable pour de pauvres comédiens.
Cependant on vint avertir qu'il fallait commencer, et je vis que Molière était bon directeur parce que, s'adressant à chacun de ceux de sa troupe, il leur enseignait d'un mot les caractères, le ton à prendre et la manière à faire.
Il dit à l'Espy, qui représentait Ariste, de parler naturellement parce qu'il faisait le personnage d'un homme de bon sens, et que ce n'était pas le cas de prendre les airs d'un marquis, et à La Grange, habillé en Valère, de n'être pas trop fat puisque son rôle était celui d'un amoureux véritable, mais que d'ailleurs il n'avait rien à lui commander, ce qui me parut un grand compliment.
Où je l'attendais, c'était aux Béjart, Madeleine et Armande; il ne manqua pas de leur donner quelques avis, mais l'expression qu'il mit à parler à la plus jeune eût paru la plus touchante du monde si l'obligation où il était de se vêtir en barbon, avec un pourpoint fermé bien long et des hauts-de-chausses bien serrés, n'avait fait de lui une manière de Géronte plus propre à mettre en fuite l'amour qu'à l'inspirer.
L'air dont il quitta la chambre des comédiennes pour passer sur le théâtre marquait assez le dépit qu'il ressentait de laisser, pour un moment, sa belle au milieu des cajoleurs; et quand, étant moi-même allé me placer au parterre, je l'entendis tympaniser les muguets et les blondins, je connus qu'il parlait pour lui et qu'il faisait dire à Sganarelle ce que Molière pensait.
A la fin Isabelle et Léonor montèrent sur le théâtre, et, mieux que dans la chambre où l'obscurité faisait du tort à la beauté, je pus voir de combien d'attraits cette Armande était pourvue. Elle jouait le rôle de Léonor, qui est une fille sage autant que belle, et sans écouter les propos des jeunes galants qui «lui paraissent fâcheux», suit l'inclination de son cœur pour un époux plus âgé. Isabelle, au contraire, forme des projets assez hardis, dans le dessein de se soustraire aux rigueurs d'un hymen qu'elle hait, et l'on voit bien que, par la suite, elle trouvera toujours le moyen de déjouer les verrous et les grilles et de montrer leur béjaune à ceux qui veulent assurer par là sa vertu.
J'observais Molière sous son personnage de Sganarelle et je songeais que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux, en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.
Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses transports amoureux du second acte.