C'est ce soir-là que j'eus l'honneur d'être présenté à M. le marquis de Moncontour comme ayant fait partie de sa troupe, quand j'avais M. de La Rapière pour directeur et que les yeux de la pauvre Zerbine servaient d'étoiles à ma route.

M. de Moncontour fut bien surpris d'entendre qu'il avait une troupe de comédiens ordinaires ni plus ni moins que le Roi ou M. le Prince, et il me fit beaucoup d'interrogations sur ce que c'était que le sieur de La Rapière, comme il était fait et de quel pays il venait.

Je satisfis de mon mieux ce seigneur en lui contant par le menu toutes les particularités que je savais touchant cet homme-là, que je pouvais peindre hardiment comme le plus grand fripon que j'eusse connu puisque je n'avais encore jamais été dans la société des traitants, et sur ce que je lui dis que La Rapière tranchait quelquefois du gentilhomme et parlait entre ses dents, de façon cependant qu'on l'entendît, de naissance illustre et de crédit à la Cour, le marquis eut quelque soupçon que ce put être le bâtard d'un fils que M. le marquis d'Aydie, son grand-père, avait eu d'une servante et qui avait été élevé dans la maison demi-parent, demi-valet, jusqu'à ce que ses vices l'en eussent fait chasser avec honte.

Cet entretien que j'eus avec ce guerrier fameux m'entraîna insensiblement dans l'honneur de sa connaissance, et dès qu'il eut su par le canal de M. Molière que j'étais une façon de gentilhomme, puisqu'on le devient après trois générations, et que mon fils, à supposer que j'en eusse jamais un, pourrait être page d'un duc et sa femme appelée Madame, M. de Moncontour me marqua plus de considération et une sorte de complaisance qu'il eût eu scrupule d'avoir pour mon grand-père l'anobli, tant un papier marqué du sceau du Roi peut avoir d'importance pour un seigneur dont les ancêtres n'avaient jamais été dans la nécessité d'être décrassés par de semblables savonnettes.

M. de Moncontour allait souvent faire sa partie de cavagnol chez Mme de La Ferté, qui donnait à jouer dans sa maison du faubourg. Pour dire le vrai, la compagnie qu'on y voyait ne formait pas une très magnifique assemblée, et l'on rencontrait autour des tables plus de gros marchands drapiers, de maîtres orfèvres ou de merciers que de cordons bleus ou de justaucorps à brevet. Mme de La Ferté faisait sa société de ces gens quand ses affaires n'étaient pas en trop bon point, autant dire toujours, et elle tirait d'une telle complaisance des revenus aussi bons que d'une ferme dans le pays de Beauce ou d'une rente sur l'Hôtel-de-Ville. La raison en était qu'elle gagnait toujours et faisait la malheureuse d'une fortune si constante avec ces espèces qui ne croyaient pas trop payer de leurs pistoles l'honneur de tenir le jeu avec une femme de cette qualité-là, qui avait été honorée des entretiens secrets du Roi et de ceux des principaux seigneurs de la Cour. Je ne dirai point que Mme de La Ferté usât de cartes ajustées mais on peut dire que le sort s'ajustait à son jeu comme s'il eût connu les mérites de la naissance et du beau monde préférablement à ceux des gens de néant qui le sollicitent aussi.

C'est ainsi que par les vertus de la dame de pique et pour remédier aux injustices de la fortune, Mme de La Ferté en usait avec ses créanciers de manière que ce qui s'était en allé par le trop de recherche dans la chère ou la parure revenait par les brelans au contentement de tous.

Ce n'était pas dans un dessein si cupide que M. de Moncontour fréquentait chez la comtesse, mais je crois qu'il y était attiré par les yeux de certaine brunette beauté, de sorte qu'il demeurait à l'ordinaire fort tard dans la maison du faubourg et qu'il était forcé de revenir par des chemins qui étaient plus peuplés de filous que ne l'est une chambre de financiers opinant sur le taillon ou sur les aides. Il est vrai qu'il se faisait suivre d'ordinaire par une manière de laquais qui avait servi autrefois dans le régiment de Moncontour et qui portait sur l'épaule un mousquet de bonne apparence et fait pour engager à la retenue les aigrefins trop enclins à se rendre familiers. Comme le marquis m'emmenait souvent avec lui chez Mme de La Ferté, je goûtais fort pour le retour cette façon d'aller dans les rues soutenus par si peu que ce fût d'un détachement d'infanterie.

Nous revenions un soir en suivant le fleuve du côté de l'Arsenal, quand nous entendîmes soudain devant nous un grand tumulte comme de gens qui se battaient, et nous étant un peu approchés nous vîmes que c'étaient ceux du guet qui étaient aux prises avec des larrons, à moins que ce ne fussent des voleurs se querellant contre des alguazils, car la nuit faisait qu'on ne distinguait pas très bien les uns des autres et l'on dit même que le jour cette distinction-là ne se fait pas non plus très aisément.

Le maréchal considérant qu'un des partis semblait avoir le dessous, et n'écoutant que son inclination naturelle qui l'entraînait toujours à se tourner du côté du plus faible et de l'opprimé, ne balança pas à se jeter au travers de l'action en frappant de droite et de gauche jusqu'à ce qu'il eût eu son épée faussée à force des coups qu'il avait donnés et que les autres se fussent enfuis. Regardant alors autour de lui et n'apercevant que casaques bleues, plumets bleus et bandoulières jaunes il vit que c'était aux archers de la maréchaussée que son courage était venu en aide et je pense qu'il en fut secrètement marri, car il montrait un peu de penchant pour les tire-laines, rodomonts et autres braves du pavé, assurant qu'il y avait du gentilhomme en eux parce qu'ils ne voulaient pas travailler, sinon, comme à la guerre, avec des épées et des pistolets.

Malgré cela il dut, par honnêteté, souffrir les remerciements de l'Exempt qui le supplia en outre qu'il lui fît la grâce de venir avec eux jusqu'au Petit-Châtelet pour rendre témoignage devant le juge-commissaire que ce n'était pas par manque de vigilance ou lâcheté qu'il n'avait pas capturé toute la bande, mais par la faute du petit nombre de ses gens, et que même dans le grand péril où il s'était trouvé il n'avait pas manqué l'occasion de se saisir du chef des filous qu'ils appelaient La Moustache et que ce gibier-là valait à lui seul tout le reste de la troupe.