C'est par suite d'un accident si lamentable que de chevalier je devins comédien, car, à quelque temps de là, ne pouvant plus supporter les nargues que les polissons me faisaient dans les rues de la Châtre en souvenir de mon aventure, je demandai au directeur de la troupe errante de m'emmener avec lui pour remplacer le valet de comédie qui avait été tué à Saumur par des étudiants parce que la pièce jouée, qui était de Bergerac, faisait fureur et que le vin d'ailleurs était à très bon marché.

C'est ainsi, et préoccupé uniquement de suivre les astres jumeaux qu'étaient devenus pour moi les yeux de Zerbine, que je quittai le collège et ma patrie un soir de printemps pour suivre les sentiers ardus et charmants de Thalie.

II
PHARASMANE

L'Aurore, de ses doigts roses et mignards, entr'ouvrait les portes de l'Orient d'une manière qui la rendait plus belle en son négligé, quand le chariot de Thespis se mit en route, accompagné par le bruit des roues graissées sans doute d'une huile assez pauvre et qui faisaient une musique fort criarde et la plus propre du monde à réveiller les morts en roulant sur le chemin du roi.

Sitôt que nous eûmes dépassé les remparts de la ville et que nous nous vîmes au milieu des champs, chacun ne songea plus qu'à descendre du coche et à donner à ses jambes un peu de liberté. Les galants du tripot et les amateurs de spectacles qui se pavanent et s'élargissent dans des fauteuils sur nos tréteaux auraient eu beau jeu de considérer, sous la lumière rafraîchie du matin, les mines fraîches de nos comédiennes, j'entends pour l'Angélique et pour la Cydalise, et pour Zerbinette aussi, qui parut enfin entre les rideaux de la voiture comique, plus vermeille à mes regards que ne l'avait été un moment auparavant la fille du Titan et de la Terre écartant les courtines pourprées de son lit de nuages. Dona Moralès, la duègne, ne frayait pas de la sorte avec les premiers feux du jour, mais, coitement adossée à des coussins fort douillets, elle se réjouissait en ce moment le cœur d'une aile de poulet délicat et d'une tourte de pigeonneaux dont elle s'était arrangée avec notre hôtesse, sans oublier de les mouiller d'un vin un peu vert qu'elle prisait assez, sans que sa décrépitude en voulût autrement à cette jeunesse.

Dans le même moment, Mirobolan qui faisait les fiers-à-bras dans les pièces de M. Scarron, et le sieur de La Rapière, lequel figurait le roi dans les tragédies de M. Hardy, nous rejoignirent montés sur deux mules poussives qui ne balancèrent pas à s'arrêter sitôt qu'elles eurent vu que les chevaux du chariot ne marchaient plus, de façon que leurs maîtres furent contraints d'en descendre pour ne point faire figure de statue équestre au milieu de la route. Mais, comme l'endroit parut à tous fort net et garni d'arbres qui répandaient aux alentours une ombre agréable, on trouva qu'il était le plus propre du monde à faire collation et à passer dans cette occupation les heures chaudes du jour.

Nous nous assîmes donc sur un tapis vert qu'un ruisseau parcourait en se jouant avec un doux murmure, et nous commençâmes à nous entretenir en mangeant d'une manière qui faisait bien voir que ce n'était point là poulets de carton, ni pâtés de plâtre peint, mais bonnes, véritables et solides victuailles, harnais de gueule et goinfrade point chimérique, belle repue et non chair de théâtre. Comme nous étions ainsi occupés, mon étonnement ne fut pas médiocre de voir, tout d'un coup, le sabot d'un cheval se poser sur mon assiette d'étain, qui se trouvait vide pour l'instant. Faisant aussitôt réflexion que ce mets d'un genre nouveau n'était pas venu tout seul à cette place, et mettant à profit les enseignements des philosophes qui nous engagent à rechercher les causes des effets, je fis remonter mes regards d'abord le long d'une jambe chevaline, forte et charnue, ensuite vers un ventre rond et poilu de quadrupède, flanqué de deux bottes elles-mêmes garnies de deux redoutables éperons, enfin jusqu'aux hauts-de-chausses, au pourpoint, à la tête et au chapeau d'où ces bottes-là provenaient. Quand je fus arrivé à ce sommet,—je veux dire la tête,—je vis que celui qui mettait ainsi le pied de son coursier dans mon dîner était M. de Lafontette, mon père.

En même temps j'entendis descendre par le même chemin les mots de vaurien, de polisson, de pendard, de larron, de fils de mauvaise race, et je connus à ce dernier trait que mes yeux ne m'avaient pas trompé.

Je sus plus tard que mon père ayant été informé de ma fuite avec la troupe errante s'était incontinent mis à ma poursuite et que, passant sur la route le long de laquelle nous avions fait notre établissement et reconnaissant son fils parmi l'illustre compagnie, il avait pu s'approcher de nous sans être entendu, grâce à l'herbe touffue qui, poussant en ce lieu, étouffait le bruit des pas et à la ferveur de notre appétit qui ne nous rendait attentifs qu'à nos morceaux. Pour le moment, sa vue fut pour moi le coup de la foudre, et les comédiens eux-mêmes parurent un peu émus quand ils ouïrent ce seigneur leur reprocher de lui avoir ravi un fils unique, espoir de sa vieillesse et promis à de plus nobles destins. Zerbine s'étant approchée avec cette grâce piquante qui la faisait si belle, et lui ayant, par manière de jeu, offert une coupe pleine de vin, parce que, disait-elle, il devait s'être échauffé à force de parler, mon père repoussa de la main cette coupe comme si elle eût été remplie de poison,—et véritablement c'était celle qui servait au cinquième acte de Rodogune,—et, prenant à partie cette soubrette, lui dit qu'il voyait bien que c'était pour l'amour d'elle et de son minois fripon que son fils s'était fait baladin et coureur de grand chemin, mais que cela sentait les Madelonnettes pour le moins que de détourner ainsi les jeunes gentilshommes de leur devoir.

Zerbine en entendant un propos si rude et si peu mérité puisqu'elle se sentait à peine coupable de quelques œillades et encore plus par coutume qu'autrement, fut dans la dernière confusion, mais elle se préparait sans doute à répondre à mon père et à lui montrer son béjaune quand les rideaux qui fermaient la voiture s'écartèrent et nous vîmes apparaître la figure de la duègne, dona Moralès, qui jusqu'à présent n'avait pas voulu sortir de son ombre, sans doute dans la crainte que les rayons du soleil ne fissent tort à son teint de couperose et à sa peau de parchemin.