XXII
LE PÉDANT MALAVISÉ

Nous ne manquâmes pas, Angélique et moi, d'aller dès le lendemain chez Mme du Fresnoy, dans le dessein de lui rendre nos devoirs et pour voir, en même temps, si, par le moyen de son crédit, nous ne pourrions pas être mis enfin en possession de cet emploi qui, aux yeux de mon épouse, ne comptait que comme un premier pas vers celui de secrétaire d'État, pour le moins, ou de surintendant.

Nous trouvâmes cette dame dans un appartement fort propre et meublé d'une manière assez magnifique. Elle était assise à sa toilette et si occupée à se parer qu'elle prit à peine le soin de demander au petit laquais qu'on nous apportât des sièges, encore ce ne furent que des chaises sans bras, ce dont Angélique parût mortifiée, car elle était attentive à ces sortes de choses et fort exacte à observer les traitements qu'il fallait faire selon les personnes et leur condition.

Une fille suivante accommodait la tête de notre cousine d'une façon qui parût nouvelle, car nous vîmes que les cheveux étaient coupés de chaque côté d'étage en étage avec de grosses boucles rondes d'un air assez négligé, qui lui donnaient la meilleure grâce du monde. Mme du Fresnoy considérant de côté Angélique et remarquant qu'elle avait encore des bouffons sur les oreilles, lui dit un peu sèchement qu'on voyait bien qu'elle venait de la province et que ces petites frisures rangées étaient justement à la mode du temps du roi Guillemot.

—Il ne faut pas, continua-t-elle, tenir cela pour des chansons, et il n'y a rien de si fâcheux pour une tête, même remplie des idées les plus sublimes, que d'avoir le dessus hideux ou négligé. C'est par le soin qu'elle prend de son ajustement qu'une femme se pousse dans le monde.

Je n'entrais point tant dans ce sentiment-là et, jugeant qu'il s'agissait un peu trop de la tête dans les leçons que sa parente donnait à l'innocente Angélique, je commençai d'en ressentir un peu d'ennui et quelques inquiétudes pour mon front.

Cependant nous nous mîmes insensiblement à entretenir Mme du Fresnoy du sujet de notre visite, et Mme de La Fontette, ma femme, partit de là pour faire un petit discours qui marquait tant d'obligeance pour moi et me montrait si honnête homme et d'une manière si éclatante qu'il n'y eût eu personne, à l'entendre, qui ne crût que j'effaçais les esprits des sept Sages, ou plutôt qui n'augurât que nous n'étions mariés que depuis quelques semaines.

—Cela est bon, dit la dame, et il faut bien que Monsieur ait du mérite, puisque sa femme même en convient; mais n'est-il pas comédien, sous le nom de Bellefleur?

—Madame, répondis-je, songez qu'il n'y a pas d'homme qui soit si propre qu'un comédien à remplir en ce monde les emplois les plus divers, puisque, passant indifféremment des états les plus vils aux rangs les plus élevés, il peut, dans la même soirée et pour peu que l'on joue des pièces différentes, être un valet, un roi, un amant heureux ou un mari dupé, un Géronte ou un Valère, et ne pensez-vous pas que l'art de présenter au public tant de visages ne soit tout justement le plus propre pour bien disposer un homme à faire figure dans le monde?

—Mais le dos, Monsieur, répliquait-elle, le dos qu'en faites-vous?