Je fis encore quelques détours pour annoncer cet événement funeste à un homme qui appelait Molière son ami, et qui avait tant d'estime pour lui, qu'il avait commandé qu'on l'introduisît dans sa chambre à quelque heure que ce fût et quelle que fût la compagnie qui s'y trouvât. Je vis bien d'abord que le marquis était touché de cette mort et il me marqua le coup qu'il en ressentait par les expressions les plus fortes et les plus tristes, m'assurant qu'il allait au plus tôt demander un entretien au roi pour Baron et pour moi; mais il avait quelque chose en tête qui ne lui permettait pas de se donner tout entier au sentiment qu'il éprouvait et, le marquis de Théricourt étant venu à passer, qui avait la charge de distribuer les logements, le maréchal me quitta dans l'instant pour courir après ce seigneur avec lequel il s'entretint longtemps en faisant des gestes qui témoignaient assez combien la matière de ses discours était passionnée.
Dans ce moment, je me sentis toucher par ma manche et je vis Baron qui s'était lassé de m'attendre et qui, ayant rencontré M. de Vivonne—lequel prisait aussi tout particulièrement Molière, disant souvent qu'il voulait vivre avec lui comme Lélius avait fait avec Térence—avait obtenu d'être mené dans le cabinet du roi. Je le suivis dans l'instant et l'huissier ayant ouvert un battant de la porte, nous nous trouvâmes subitement devant le plus grand roi du monde.
Sa Majesté se tenant debout, car on venait d'achever de l'habiller, et le grand-maître de la garde-robe lui présentait, sur une soucoupe, trois mouchoirs brodés de points. Je vis ainsi, pour la seconde fois, tout près, ce prince que j'avais si souvent considéré du théâtre à la faveur des chandelles. Quoiqu'il fût parvenu déjà à l'âge de trente-cinq ans, Louis montrait encore sur son visage toutes les grâces de la jeunesse, tempérées par l'éclat de la grandeur; il daigna nous assurer qu'il était touché de la mort de Molière, disant qu'il avait bien de quoi pleurer un poète qui l'avait si fort diverti et que, pour le comédien, encore qu'il y en eût qui le surpassassent, il ne se souvenait pas qu'il l'eut jamais ennuyé.
Nous partîmes de là pour dire au monarque nos craintes sur ce que le clergé ferait peut-être des difficultés pour la sépulture, parce que Molière avait eu le malheur de décéder sans avoir reçu le sacrement de confession, malgré qu'il en eût exprimé le désir, et par la faute de MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués de la paroisse Saint-Eustache, qui avaient refusé de venir à lui, et dans le temps qu'il venait de représenter la comédie.
Le roi nous dit qu'il parlerait avec M. de Paris de cette affaire et qu'au surplus le désir du sacrement de confession, quand il était dicté par la contrition parfaite, suffisait pour absoudre un pêcheur. Voyant que nous paraissions un peu surpris qu'il fut instruit des choses de la religion les plus subtiles, il sourit, ajoutant:
—Ne suis-je pas chanoine de plusieurs églises?
Et véritablement, il l'était.
Étant sortis du cabinet du roi, je trouvai M. de Moncontour, qui marquait par son attitude qu'il était fort chagriné, et ne doutant pas qu'il n'éprouvât une grande douleur de la mort d'un ami si fidèle, je lui dis ce que je crus devoir pour l'adoucir par quelque consolation; je fus bien surpris lorsque j'entendis le marquis s'écrier:
—Cela est vrai, la mort de Molière me touche et je prends une part infinie dans un trépas si cruel et si prompt; mais il faut convenir qu'il m'arrive l'aventure la plus piquante, la plus mortifiante du monde, et que l'injure qui m'est faite domine en ce moment mes sentiments jusqu'à étouffer en moi les souvenirs de l'amitié.
Je vis bien où était l'enclouure et qu'il s'agissait encore de ce logement à Versailles, et je demandai à ce seigneur si c'était de quelque magnifique appartement que l'intrigue l'eût ainsi écarté et qui pût lui faire oublier l'hôtel aux superbes dehors qu'il avait proche le château dans la rue de l'Intendance?