Or, un matin que je revenais de chez le curé du lieu, qui était bon compagnon et avait entrepris de faire mon salut, par le moyen d'un excellent vin qu'il avait dans son cellier, je fus surpris, au détour de quelque charmille, d'entendre dans une partie écartée de mon jardin un murmure de voix alternées. M'étant avancé un peu plus, je distinguai, sur une terrasse terminée par deux rampes assez majestueuses, une petite troupe de gens qui semblaient faire des cérémonies, s'abordaient avec des révérences ou se promenaient pompeusement deux par deux en discourant. Comme j'avais pu me dissimuler derrière une allée d'arbres, j'arrivai assez près pour être confondu de voir que c'étaient mes fils et mes filles qui s'étaient concertés pour jouer la comédie.
Il y avait là aussi quelques polissons du village, réunis sans doute pour servir de spectateurs, et qui marquaient assez n'avoir pas payé leurs places en poussant plus souvent de longs sifflets d'improbation que faisant des battements de mains, même aux endroits les mieux touchés. Cependant Isabelle, l'aînée de mes filles, montrait des mines et se servait de l'éventail de la bonne manière, tandis qu'Armande, en suivante qui connaît ses devoirs, marchait derrière sa sœur avec un maintien à la fois modeste et effronté. Le chevalier, qui ne comptait pas plus de cinq printemps, figurait un page et s'appliquait en conscience, sans cesser toutefois de plonger ses doigts dans son nez, à porter la queue de la dame, tandis que M. de la Bertrandière, un poing sur la hanche, et tenant de l'autre main une canne qu'il m'avait dérobée, s'avançait à pas comptés, comme un seigneur auprès de son infante. Pour l'abbé, il montrait une apparence austère la plus bouffonne du monde et paraissait plongé dans des pensers profonds, qui ne le détournaient point, à la vérité, du soin de croquer un massepain qu'il tenait fort gracieusement en manière de tabatière.
Après qu'ils eurent ainsi représenté je ne sais quelle scène de leur imagination,—car les paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi,—je les vis débattre un moment sans doute sur le jeu qu'ils voulaient essayer; après cela, l'abbé partit en courant du côté de la maison, pendant que les fils de mon fermier apprêtaient avec beaucoup de gravité une manière de siège, où M. de la Bertrandière s'assit dès que son frère eut rapporté ma robe de juge qu'il m'avait empruntée sans me consulter.
Les deux petits paysans qui, décidément, figuraient les archers dans cette mascarade, amenèrent alors un garnement tenant encore à la main la poire qu'il venait de dérober dans mon verger. Il me parut qu'il était jugé dans les formes, car, après interrogatoire, et ayant écouté d'un air indolent la plaidoierie de l'abbé, mué pour la circonstance en avocat, mon pendard de fils, qui imitait mes façons avec une effronterie pour laquelle je prévoyais le fouet,—feignant de dormir et de s'éveiller brusquement pour invectiver l'accusé, contrefaisant le défenseur dans l'endroit le plus pathétique, ou lorgnant les deux dames, ses sœurs, en prononçant la condamnation,—commanda d'un ton de bonne humeur que l'on emmenât le voleur pour le pendre promptement.
Dans le moment, la suivante vint annoncer la dame à M. le président, qui s'entretint quelque temps avec elle d'un air égrillard, et, un peu après, le page apporta au juge un sac fort pesant rempli de sable en manière d'écus, sur quoi le prisonnier fut délivré et eut licence de s'en aller, ce qu'il fit en achevant de manger sa poire.
J'étais si transporté de fureur de voir ces marauds d'enfants représenter ainsi la justice que, levant mon bâton et paraissant sur la terrasse, je mis du coup en déroute toute la bande, qui s'enfuit laissant par terre ses hardes et ma robe, défroques déplorables de l'art comique et de l'appareil judiciaire.
DOCUMENTS
«Les mémoires de Louis Morellet, sieur de La Fontette s'arrêtent ici; on sait peu de choses sur ses dernières années qu'il vécut dans la retraite et occupé du soin de son salut, car il devint fort dévot après la mort de sa femme, disant que la mauvaise humeur naturelle d'Angélique l'ayant sûrement conduit au purgatoire et pour longtemps, il voulait essayer de gagner le ciel en droiture afin d'y goûter un peu de repos pendant l'éternité en attendant que sa femme vînt le rejoindre dans le sein de Dieu.
On doit croire, que, selon ses desseins, l'un de ses enfants suivit la voie des armes, car un La Fontette figure parmi les officiers tués pendant la retraite de Prague, mais, malgré nos recherches, nous n'avons pu retrouver le destin des deux autres, qui, vraisemblablement, n'ont pas laissé postérité. Une des filles de Bellefleur se fit comédienne contre son vœu; on croit qu'il mourut du chagrin que lui causa cette disgrâce. Thérèse Morellet était grande, spirituelle et libre, elle dansa à l'Opéra et sut plaire. C'est elle qui fit à Mlle Le Rochois, qui lui enseignait un rôle d'amante abandonnée adressant ses adieux à celui qu'elle adore, une réponse célèbre:
—Pénétrez-vous de la situation, disait le professeur; si vous étiez délaissée par un homme que vous aimeriez avec passion, que feriez-vous?