Je sentis à ces mots un frisson mortel me courir par les moelles, et je souhaitai que le sol, en s'enfonçant sous moi, me dérobât à cette péripétie.

—Va donc! cria la Rapière; fais sortir ce maraud et allons dormir; aussi bien le lit nous tiendra lieu de dîner et de souper.

Rassemblant alors mon courage, je fis au sieur de la Rapière une harangue lui démontrant par les arguments les plus forts et les preuves les plus frappantes le tort considérable qu'il se ferait et à sa troupe en ne donnant pas un spectacle qu'il avait fait annoncer à son de trompe et à coups de caisse par toute la ville, lui faisant voir, étendue sur sa tête, la vengeance des échevins desquels il avait obtenu permission par grâce spéciale et qui s'indigneraient d'avoir été gabés par un comédien; enfin, l'adjurant de ne point priver cette ville de la fortune singulière et inouïe qui lui était échue en amenant dans ses murs une compagnie aussi illustre que la sienne et surtout un acteur tragique tel que lui, capable d'effacer les plus grands noms de l'hôtel de Bourgogne ou du Petit-Bourbon.

A tous ces discours, il ne contredisait point, se contentant de répéter d'un ton de désespoir.

—Mais pour un seul, mon enfant, pour un seul homme, jouer Wenceslas!

Cependant ma crainte d'avouer mon vol et la difficulté de rendre la tourte étaient si fortes que je convainquis la Rapière et qu'après avoir bien pesté il commanda qu'on allumât les chandelles et que l'on se préparât à lever le drap sale qui servait de toile, ce qui fut fait dans un instant.

Au même moment, des cavaliers et des dames qui remarquèrent les lumières en sortant d'un souper se présentèrent à la porte, dans le dessein de voir les nouveautés tragiques de Paris, et furent ensuite suivis d'un si grand concours de monde qu'en rien de temps je vis la salle et mon escarcelle pleines, et que nous eûmes pour des semaines de quoi oublier nos jeûnes comiques.

Mais que pensez-vous qu'il arriva de l'auteur et de la cause d'un si beau succès? De portier je devins régisseur, moucheur de chandelles, souffleur et poète, et Zerbine regarda avec des yeux plus doux le fils de Pharasmane à qui son teint fleuri et ses lèvres purpurines valurent le nom de Bellefleur que j'ai toujours porté depuis.

IV
LA PEAU DU LION

Dès que je fus ainsi devenu comédien, on me donna un rôle qui marquait assez l'importance que j'avais acquise dans la compagnie, car c'était de jouer le personnage du lion qui rugit au quatrième acte de Pyrame et Thisbé, et, par la vertu de ce cri, mettant en fuite ces parfaits amants, concourt au dénouement de cette illustre tragédie.