«Défense de Mme la M[arquise] de Sablé par M. le Marquis d'Antin, jadis M. l'abbé d'Antin.—Il y a un plus grand mécompte dans le mécompte prétendu parce qu'il est assuré que la possibilité suffit pour le fondement de la beauté, et principalement Mme la M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait même convenir aux beautés en général à la beauté des productions de l'esprit, puisque les tragédies, et les romans, qui sont de ce nombre et d'une manière assez illustre et assez à la mode en tous les temps, n'ont pour l'ordinaire et peuvent même selon Aristote n'avoir que la possibilité et la vraisemblance pour fondement de leur beauté.»

28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque.

Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me semble qu'il y a de la témérité de croire qu'il puisse faillir, je ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de parler équitablement et raisonnablement, elles puissent offenser, si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par conséquent le principe de toutes les actions.

Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charité ait le privilège de dire tout ce qui lui plaît; et j'eus une grande joie de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouvé; il faudrait, ce me semble, pour rendre cela véritable, que l'on vît le coeur aussi bien sur ce point-là que sur l'autre, car alors sans doute, comme on verrait que c'est la charité toute seule qui parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les choses mêmes qui seraient les plus contraires à leurs sentiments; mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours que quand la repréhension est rude, elle blesse, encore qu'elle parte de la charité, et quand même elle est douce, elle ne laisse pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut être merveilleusement raisonnable pour n'être pas blessée de tout ce qui donne de la confusion.

Je vous engage, ma chère m'amour, par la fidélité que nous avons l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu'à Mlle de Chalais, car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est-à-dire qu'il ne sache jamais que je vous aie montré d'y trouver rien à redire. Je lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez, s'il vous plaît, si je ne me suis point trompée dans le reste[…]

29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663.

[…] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montrées à M. le comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce M. de Neuré; car c'est une personne qui apparemment n'est pas contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie, à ce qu'on m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez à M. le comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse à les lire? Il a une grande déférence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait suspect […]

30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663.

Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes; mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous écrire et m'étendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire mon sentiment en détail, tout ce qu'il m'en paraît, en général, c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et forces vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si l'on ne m'en avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette habileté d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur ni bonté ni probité; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant, après la lecture de cet écrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairement toutes les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes excusables, et vous jugez de là combien ces maximes sont dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela ne me déplaît pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits. Il y en a qui me charment, comme: «L'esprit est toujours la dupe du coeur». Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait, et l'on les suit même sans croire les suivre. Cela se connaît mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal à propos:

La raison sans cesse raisonne
Et jamais n'a guéri personne,
Et le dépit le plus souvent
Rend plus amoureux que devant.