Note 24:[ (retour) ] Stinkards.

La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient pour le théâtre ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une idée plus honorable des acteurs qui les fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune, gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère de poëte et de comédien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont vouée à leur patron. Shakspeare lui-même nous laisse peu de doute sur des torts qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de mes mauvaises actions,» porte seule le reproche des «moyens publics» auxquels l'a réduit la nécessité de subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom est diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément dans lequel elle agit, ainsi qu'il arrive à la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi, et souhaitez que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion où je vis[25].» Dans le sonnet suivant, s'adressant à la même personne, toujours sur le ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse: «Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi «l'empreinte que grave sur mon front le reproche vulgaire.

Note 25:[ (retour) ] Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.

Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon[26]?» Ailleurs il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies par l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, dans la crainte de déshonorer ton nom[27].» Puis il se plaint d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que les fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par des censeurs encore plus fragiles que lui[28]. On devine aisément quelle devait être la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les infidélités, et même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, indiquent assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour objet des personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans l'état des moeurs au XVIe siècle, la sévérité publique déployât tant de rigueur contre de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà de l'usage, ou simplement un déshonneur particulier attaché aux désordres et à l'état de comédien. Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur un homme dont ses contemporains n'ont jamais parlé qu'avec une affection pleine d'estime, et que Ben-Johnson déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux à sa mémoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'eût pas manqué de constater en l'excusant.

Note 26:[ (retour) ] Sonnet 112, ibid.

Note 27:[ (retour) ] Sonnet 36, ibid., p. 61.

Note 28:[ (retour) ] Sonnet 121, ibid. p. 678.

Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé du spectacle d'une élégance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne soupçonnait pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer à ces délicatesses jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare se sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-être s'exagéra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une âme fière, d'autant plus accablée d'une condition inégale qu'elle se sent plus digne de l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi bien que la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir des distances humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa première dédicace à lord Southampton, celle de Vénus et Adonis, est écrite avec une respectueuse timidité. Celle du poëme de Lucrèce, publié l'année suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sûr d'être accueilli, et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» Le ton de cette préface conforme à celui d'un grand nombre de sonnets, des bienfaits répétés auxquels l'amitié de lord Southampton donna ce mérite qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au sensible et confiant Shakspeare l'aimable et généreuse protection d'un jeune homme brillant et considéré, toutes ces circonstances ont fait supposer à quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. Sans examiner à quel point l'euphuisme, l'exagération du langage poétique et le faux goût du temps ont pu donner à lord Southampton les traits d'une maîtresse adorée, on ne saurait méconnaître que la plupart de ces sonnets s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour qui le dévouement du poëte porte le caractère d'un respect soumis autant que passionné. Plusieurs indiquent des relations littéraires, habituelles, et intimes. Tantôt Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, tantôt il se plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations: «J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse[29];» et cependant la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la jalousie, tantôt résignée, tantôt poussée, par des sentiments trop amers, à laisser échapper des reproches pressants, mais contenus dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il semble, d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop «fréquenté des esprits inconnus,» trop livré au monde «les droits chèrement achetés» d'une affection qui l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; mais il revient, et réclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire toujours cette affection qu'il a négligée[30]. Un autre sonnet parle de torts mutuels pardonnés, mais dont la douleur est encore présente[31]. Si ce ne sont pas là de pures formes de langage employées peut-être dans des occasions bien différentes de celles qu'elles paraissent indiquer, le sentiment qui occupait ainsi la vie intérieure du poëte était aussi orageux que passionné.

Note 29:[ (retour) ] Sonnet 82, ibid., p. 646.

Note 30:[ (retour) ] Sonnet 117, ibid. p. 675.