Cette chouette est trop bien caractérisée par sa face entièrement noire pour ne pas lui laisser le nom que je lui ai donné; car elle paroît avoir réellement la figure couverte d’un masque noir, ce qui fait un effet d’autant plus remarquable, que tout le reste de son plumage par devant consiste en un duvet cotonneux d’un beau blanc. Le derrière de la tête, du cou et les scapulaires sont également blancs, et ne portent absolument aucune tache quelconque. Les aîles et la queue sont brunâtres: on remarque sur quelques-uns des scapulaires et des recouvremens des aîles plusieurs taches blanches et d’autres noires. Les pieds sont entièrement emplumés, de même que les doigts; le bec est noirâtre, ainsi que les griffes; la queue est très-courte dans cette espèce, et les aîles pliées ne la dépassent point. Cette rare chouette est tirée du cabinet du C. Gigot-Dorci, seule collection où je l’aie vue.

J’observerai que j’ai cru remarquer, au plumage de cet oiseau, qu’il avoit été tué, non-seulement au moment de la mue, mais que l’individu étoit encore dans son jeune âge. Il est donc possible que, plus âgée, cette espèce porte des couleurs différentes. Il n’est guère présumable que, dans cet état, l’oiseau dont je parle soit un jeune de quelques-unes des espèces de chouettes d’Amérique dont nous avons fait mention dans les articles précédens. Cependant le C. Dorci m’a assuré que celui-ci lui avoit été vendu pour un oiseau de Cayenne. Mais nous savons qu’en général les marchands en imposent souvent sur le nom des pays d’où viennent les objets d’histoire naturelle qu’ils nous vendent: non pas, à la vérité, pour nous induire simplement en erreur, mais pour donner plus de prix à leurs marchandises. Aussi combien de simples variétés d’une espèce très-commune, n’ont-elles pas été payées fort chèrement parce qu’on les faisoit passer pour être arrivées ou de la Chine ou des îles de la mer du Sud? noms favoris des marchands; parce que nous connoissons peu l’histoire naturelle de ces pays lointains! Au reste, si l’individu dont nous venons de parler est effectivement arrivé de Cayenne, et s’il est seulement le jeune âge d’une des espèces dont nous avons fait mention, nous pensons que ce sera probablement de celle que nous avons nommée huhul, plutôt que d’aucune des autres. Mais j’incline fort à le croire le jeune âge d’une chouette particulière et distincte dont nous ne connoissons point encore l’espèce dans son état parfait. Ceci nous prouve combien il seroit essentiel que les voyageurs s’attachassent à nous donner l’histoire suivie de chaque oiseau en particulier, depuis son enfance jusqu’à l’âge fait. La connoissance parfaite, ne fût-elle que d’une seule espèce, bien étudiée dans les divers états par où elle passe successivement, depuis le premier âge jusqu’au moment où elle a acquis tout le développement qui lui est propre, seroit bien plus utile, pour composer par la suite une histoire générale des oiseaux, que ces nombreuses collections formées de beaucoup d’individus isolés, sur lesquels on ne nous apprend absolument rien de particulier.


LA CHOUETTE BLANCHE, No. 45.

J’ai vu cette belle chouette dans la magnifique collection d’oiseaux de M. Raye de Breukelerward, à Amsterdam. Il ne faut pas confondre cette espèce, ni avec le grand-duc blanc de Sibérie, dont plusieurs auteurs font mention, et qui, suivant eux, n’est qu’une variété de notre grand-duc; ni avec le harfang: voyez les planches enluminées de Buffon, No. 458. La Chouette blanche, dont il est question, n’est point cette variété du grand-duc, devenu blanc par l’influence d’un climat froid; car elle ne porte point d’aigrettes relevées sur la tête, comme les ducs. D’ailleurs, les aîles du grand-duc n’atteignent que le bout de la queue; et dans notre Chouette blanche, elles le dépassent de plusieurs pouces: caractère bien remarquable, et qui la distingue encore du harfang, qui a la queue beaucoup plus longue et dont les aîles ne vont pas au-delà de la moitié de son étendue. Le harfang a la tête petite, et notre Chouette blanche l’a, au contraire, fort grosse. Enfin, le harfang est plus grand que notre Chouette blanche, qui, quoique aussi grosse que notre grand-duc, est cependant plus courte et plus trapue encore que lui. Voilà les caractères distinctifs de ces trois chouettes bien établis; ainsi je crois que nous pouvons conclure, avec certitude, que cette Chouette blanche est une espèce particulière et différente de celles avec lesquelles nous l’avons comparée. On ne sera donc pas tenté, je pense, de les confondre ensemble.

On ne peut donner un nom plus convenable à cette chouette que celui par lequel je l’ai désignée; car tout son plumage est entièrement d’un blanc de neige, sur lequel se remarquent seulement quelques petites taches noires très-rares, répandues sur quelques couvertures des aîles et sur deux des grandes pennes. Les plumes soyeuses qui couvrent les tarses et les pieds sont si touffues qu’on n’apperçoit absolument aucun des doigts; on voit seulement le bout de toutes les griffes, qui sont noires; le bec est aussi de cette couleur. J’ignore le pays d’où vient cet oiseau, mais il est probable qu’il habite quelque climat froid.