A la même heure, Edward et May prenaient le thé dans la chambre du jeune homme. Ils avaient clos les volets. Une basse lampe de cuivre faisait un cercle étroit de lumière, rapprochait leurs chaises, les invitait à causer à voix basse. Sur le divan d'acajou en forme de lyre, Edward avait jeté une étoffe de Perse noire et or; dans un grès de Decœur, pareil à un caillou bleui par l'eau des gaves, une seule rose. Au mur, il avait accroché une aquarelle d'Eugène Lamy: salon 1840, jeune fille au piano, sièges capitonnés, dames perdues dans leurs jupes; à la cheminée, quelque Lucien de Rubempré s'accoude.

—Tu as tort, je t'assure, Edward, de combler ainsi ce garçon: que de fois t'ai-je vu éblouir un camarade, une jeune fille, puis les laisser à jamais déçus, appauvris. Mais aujourd'hui, ce serait pire.

Edward jeta sa cigarette, ouvrit la fenêtre, poussa les volets: les feuilles s'égouttaient, et les douces flûtes des crapauds se répondaient dans l'herbe.

—Tu es injuste, chérie: Claude m'inspire plus de sympathie qu'aucun de ceux que tu m'accuses d'avoir dédaignés et qui ne surent pas garder le visage qu'ils m'avaient montré la première fois que je les vis. Tu sens trop comme moi (il sourit de cette expression qui revenait sans cesse entre eux), pour ne pas aimer infiniment cet esprit de finesse chez un garçon si fruste, étranger à ce que nous haïssons le plus au monde: la pose, l'affectation, tout l'artificiel qui m'exaspère en moi, chez les autres, en moi surtout, en nous. D'ailleurs, ne fus-tu pas, aussi, séduite? Tu as chanté pour lui, toi qui ne chantes pour personne.

May sourit et ne répondit pas. Ils entendirent ronfler l'auto qui ramenait M. Gunther à son travail et à ses maîtresses. Tout près d'eux, la cloche sonna pour le repas dans un bruit de vigne vierge et de jasmin remués. A table, Mme Gonzalès mangea, les coudes rapprochés du buste, et ne tint son verre qu'avec trois doigts, l'auriculaire levé. Elle savait aussi qu'il ne faut pas montrer ce que l'on a dans la bouche et ses lèvres hermétiques l'obligeaient de moudre longuement la nourriture. Vers la fin du repas, des bouffées lui montèrent aux joues; elle se détourna, frotta ses chairs couperosées d'une feuille de papier poudre. Les jeunes gens passèrent au salon où Mme Gonzalès ne les suivit pas; mais ils la savaient tapie dans l'ombre du vestibule, faussement somnolente, attentive.

Edward parla bas à May, ouvrit le piano, choisit une partition, et sa sœur lui dit à mi-voix:

—La fenêtre est-elle assez ouverte pour qu'il entende?

Claude, ce soir-là, mangea sans dire un mot, en face de son père très appliqué à garnir des rectangles de pain avec de petits morceaux de lard. Le gros homme, d'un coup, vidait son verre, s'essuyait les moustaches du revers de la main; Maria, à chaque instant, se levait pour le service. Claude la supplia de s'asseoir. Elle dit qu'elle n'avait jamais mangé tranquille que chez les autres, à des repas de noce ou d'enterrement. Le jeune homme monta à sa chambre, et, devant la fenêtre ouverte, attendit. Il reconnut, à un bruit de pas sur la route de Viridis, que le vent venait de l'est. Enfin le chant attendu s'éleva, car il l'attendait sans qu'il eût osé se l'avouer, cette supplication, ce nostalgique désir, cette ardeur du désespoir. Malgré la distance, deux vers du poème qui reviennent sans cesse lui parvinrent distincts et il les répéta bien longtemps après qu'eut cessé le chant triste. Il négligea, pour les redire encore, sa prière du soir.


V