—Tu es dur aujourd'hui, Edward.
Et les yeux de May s'emplirent de larmes, car, avec son frère, l'orgueil ne la soutenait plus. Sans s'émouvoir et du même ton coupant, Edward lui déclara qu'il voyait bien que les grands mots allaient commencer...
May s'arrêta. Une immense nuée orageuse couvrait maintenant le ciel; un lourd souffle s'éleva tout d'un coup; les hirondelles nageaient au ras des hautes herbes où s'exaspérait la vibration des insectes.
—J'aime mieux rentrer, dit-elle. Quand je songe que tu es venu à Lur pour moi, pour m'aider, parce que je suis toute seule...
Elle pleurait maintenant, rien ne restait de l'impassible visage contre quoi venaient se briser les fureurs paternelles, les grosses perfidies de Mme Gonzalès. Le vent avait un peu défait ses cheveux; avec ses yeux gonflés, cette grimace de petite fille en larmes, elle était si laide, si pitoyable, qu'Edward s'étonna de n'éprouver aucune pitié, de ne rien sentir en lui qui fendît ce bloc de sécheresse, de dégoût, d'ennui: son cœur des mauvais jours.
Il ne trouva ni un geste, ni une seule parole, tandis que vers les charmilles, elle s'éloignait. Elle traversa la terrasse, presque en courant, la tête basse, toute abandonnée au vent du sud qui séchait sa figure, brûlait ses paupières. Elle heurta Claude au tournant d'une allée, perdit contenance, balbutia:
—Je crois que l'orage monte. Il ne va plus tarder maintenant.
Claude n'essaya pas de répondre: la bouche entrouverte, ses deux grosses mains pendantes et gonflées, il la regardait. Du revers de sa manche, il essuya un front ruisselant, puis regarda encore ce pauvre visage. May s'éloignait, frappée de ce qu'elle avait lu sur cette face de paysan, toute cette ardeur de compassion et (elle osait se le dire à elle-même) d'amour. Réfugiée dans sa chambre, où les persiennes étaient demeurées closes, étendue sur la chaise longue dont elle aimait l'odeur de cretonne, elle se dit qu'elle était venue là pour souffrir et qu'au fond, pourtant, elle ne souffrait pas, et que même, malgré ses inquiétudes, ses tristesses, ses haines, elle éprouvait une joie honteuse à se savoir aimée, une joie mêlée d'angoisse, d'humiliation surtout, mais enfin une joie.
Sa sœur s'étant éloignée, Edward s'assit entre deux règes de vigne, face à la plaine, les deux poings appuyés à ses joues et regarda au fond de lui-même, se disant: c'est vrai que je vins pour la soutenir et c'est vrai qu'à cette minute, rien d'elle ne m'intéresse plus. Dès longtemps il se connaissait cette faculté atroce de ne plus trouver soudain en lui, à la place d'un sentiment qu'il avait cru profond, qu'un trou, le vide. Ah! misérable, se dit-il, aurais-tu quelque scrupule, aujourd'hui, de l'abandonner à sa misère, de partir n'importe où, vers quelque palace à musiques, à rastaquouères, et quêtant l'aventure? Mais je reste, je n'ai point envie de m'en aller. Quel être est ma joie ici?
Il ne chercha pas longtemps: d'abord il nomma Claude. Il ne goûtait rien dans la vie comme ces espèces de rencontres: l'amour de Claude pour May, l'amitié que lui-même était assuré d'avoir fait naître dans ce jeune cœur. A cela certes il trouvait du charme; mais il y avait plus: depuis huit jours qu'Edith Gonzalès était venue ici pour des fins que sa mère croyait ignorées de tous, mais qu'Edward avait, dès le premier jour, entrevues, cette jeune fille l'intriguait, et toutes ses manœuvres. Tant qu'il l'avait vue, obéissante à la grosse diplomatie maternelle, tourner autour de Bertie, il admira d'abord ce qu'Edith avait su y ajouter de science et de rouerie et comme Bertie avait tôt happé l'hameçon. Puis il s'étonna d'apercevoir qu'Edith se détournait un peu de sa besogne, devenait distraite, rabrouait le vieux plus qu'il n'était politique, et cela, parce qu'elle avait levé les yeux sur lui, Edward.