Edith haussa les épaules, entra dans son appartement. Edward gagna, lui aussi, sa chambre, et se récita avec délices les trois vers qu'il considérait comme le leit-motif de la famille Gonzalès:
Je vois la mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années
Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri.
Il alluma sa lampe de cuivre, enveloppa d'une main amoureuse le vase de grès frais, pareil à un caillou des gaves; l'or des étoffes de Perse étincela. Comme un prince, dans quelque capitale étrangère, retrouve à l'ambassade sa souveraineté, il respirait dans cette chambre son atmosphère de Paris. Il versa l'eau bouillante dans son tub, avec ce fiévreux plaisir qui lui rappela les soirs où, avant de sortir, il faisait une minutieuse toilette, afin de se savoir disponible quelles que fussent les éventualités, prêt à toute aventure.
Assis dans son tub, les bras noués autour des genoux, il songeait: «Qu'osais-je attendre encore dans ce désert?» Ah! n'était-ce pas sa force secrète et qui l'empêchait de sombrer définitivement, ce pouvoir d'attente, ce besoin de ne pas manquer la moindre joie de hasard!
Il entendit gronder une auto, le bruit d'un changement de vitesse, des éclats de voix, des rires. Cependant, devant la psyché, toujours comme au temps de son adolescence lorsqu'il souhaitait de donner une impression d'extraordinaire jeunesse, il se rasa presque jusqu'au sang et comme il était très blond, soudain il n'eut plus que dix-huit ans. Il garnit de cigarettes un étui d'argent, assujettit à son poignet une montre et un bracelet de platine. Une seule perle luisait à sa chemise. Il oubliait les raisons financières et d'autres plus obscures qu'avait son père pour souhaiter le mariage de May; il ne songeait ni au tourment de sa sœur, ni aux luttes qu'elle allait soutenir; rien ne lui importait vraiment que de plaire, de troubler, d'allumer au fond des yeux d'Edith une lueur qu'il connaissait bien. La présence même des Castagnède ne lui déplaisait pas: il comptait se divertir fort du gros Marcel amoureux. Enfin, la rencontre de la mère Castagnède et de la Gonzalès lui paraissait favorable à du grotesque.
Comme il restait une heure avant le dîner, et qu'Edward ne se souciait pas d'un si long tête-à-tête avec les Castagnède, il évita le salon plein de jacassements, jeta sur ses épaules un pardessus d'été, et revint à la terrasse où il surprit Claude qui, l'apercevant, voulut fuir. Edward lui demanda:
—Je vous fais peur?
—Vous êtes trop compliqué... Oh! je sais qu'il ne faut pas prendre au sérieux vos moqueries, mais tout à l'heure, j'ai eu de la peine.
Il craignait qu'Edward éclatât de rire; au contraire le jeune homme devint grave:
—Il est vrai, Claude, qu'un abîme nous sépare... Je n'entends pas parler des distances sociales, mais d'une disproportion d'âme entre nous. Je ne saurais vous faire que du mal, et vous ne pouvez rien pour moi.