Les grands arbres de Lur retiennent entre leurs troncs la mourante et oblique lumière; Claude se dit qu'ils retiennent aussi les jours inconnus de sa vie, ce qui, de toute éternité, l'attend ici... Une douleur, une joie sans nom, dans les cimes agitées des vieux chênes, lui font signe. Il sent, il voit confusément que le calme de cette fin d'après-midi, ces bœufs accablés qui rentrent une dernière charge de sulfate, tous les symboles de la sérénité le trompent peut-être et que son heure est proche.

La lampe Pigeon se reflète sur la toile cirée, déchirée par le petit couteau d'enfant de Claude. Le bouvier Abel et sa femme Fourtille, invités en son honneur, sont immobiles devant les assiettes creuses: Maria les emplit jusqu'au bord d'une soupe brûlante, épicée, parfumée d'ail, nourrie de couenne. Les moustaches d'Abel ruissellent; il a vingt-cinq ans, peut-être quarante; qu'il est sérieux devant la nourriture! Mais sa face exprime soudain une convoitise plus forte: il annonce qu'il va faire «chabrot» et, dans ce qui reste de soupe, verse le vin sanglant où le bouillon élargit des yeux de graisse; puis, élevant l'assiette entre ses mains, il y ensevelit un mufle hirsute; chacun écoute la nourriture envahir ce corps puissant autour duquel flotte l'odeur du bétail, de la sueur; de la terre; du revers d'un bras noir de poils, il essuie sa bouche, et devient grave, attendant le petit salé.

Claude, assoupi dans l'ivresse du vin blanc et des souvenirs s'éveille pour écouler Fourtille parler des nouveaux maîtres. M. Dupont-Gunther lui apparaît tel qu'un monstre; il a fait mourir sa femme de chagrin... Sa fille Mlle May est «fiérotte», quant à son fils Edward, on ne l'a pas encore aperçu... Tout ce monde doit passer ici le mois de juillet, une gouvernante arrive demain pour préparer le château... Claude ne s'inquiète guère de ces gens dont il espère n'être pas connu. Abel et Favereau ont allumé leurs pipes; une brume noie les jambons pendus aux solives, les pots de confit sur les étagères; les calendriers-réclames qu'aiment les mouches, les diplômes de certificat d'études, les cachets de première communion. Maria range les assiettes et les plats qu'elle a nettoyés. Seule Fourtille continue de parler, s'étonne que Claude n'essaye pas de gagner sa vie dans les écritures, de s'habiller avec une jaquette et de coiffer un chapeau melon. Favereau ne veut pas aborder ce sujet et dit à Abel:

—Tu as vu sur le journal qu'un savant de Bordeaux a inventé une nouvelle maladie de la vigne?

Maria s'est assise sur la chaise basse et maintenant tricote, le buste droit; un souffle entré par la porte ouverte fait vaciller la lampe; sur la table, des papillons nocturnes titubent.

—Je vais prendre l'air, dit Claude.

Une nuit épaisse, sans lune, ne laisse rien voir que les lueurs de Toulenne, le serpent de feu lent d'un train sur le viaduc. La vibration des grillons est si soutenue qu'on ne l'entend plus. D'invisibles mares coassent. Claude irait les yeux fermés dans ces allées; il semble que les arbres le reconnaissent et s'écartent, pour ne pas heurter ce front si souvent appuyé naguère contre leur écorce. La pierre de la terrasse est tiède encore aux mains. Par instants, les ramures, d'un seul élan, frémissent. Claude, au milieu de ses frères immobiles, demeure attaché au sol, face aux longs pays muets, où le grondement du train s'éloigne.

Ah! si les battements de son cœur pouvaient se régler sur les constellations sereines, qui ne dévient jamais de leurs routes! Mais sa sœur n'était-elle pas plutôt l'une de ces étoiles errantes que ses yeux d'enfant cherchaient aux nuits de quinze août, et dont la course est si brève qu'avant qu'il ait eu le temps d'exprimer un vœu, elle s'était déjà perdue à jamais dans la dormante immobilité de l'azur?


II